L'Envol
L'Envers
Le tissu même du ciel de Presquile est parcouru d’une secousse, l’air tout entier devenant messager de la perturbation atmosphérique. Un craquement inaudible, invisible. Un avertissement sans forme mais aisément ressenti dans les os, dans un frisson passager alors qu’on observe le ciel dans toutes les directions, se demandant ce que fabriquent les masses nuageuses.
Dans une petite vallée garnie d’un étang et flanquées de sapins, une nuée d’oiseaux s’immobilise dans sa chasse aux petits poissons. La surface de l’eau tremble alors qu’ils s’envolent soudainement à grands cris.
Les neiges sur les branches les plus fines se dispersent, alors que le sol se met à trembler. Quelques centaines de mètres plus haut, près d’un sommet reflété dans l’étang, une famille de rochers se détache d’un plateau, fendant l’air froid quelques secondes avant de commencer une longue et bruyante descente.
La famille de rochers est petite: à peine une dizaine à faire la course à toute allure le long du flanc ouest de la montagne. Les membres de cette famille, toutefois, sont d’une petitesse très relative; le benjamin doit aisément mesurer 7 mètres d’envergure. À la vitesse où il roule, il pourrait aisément raser un bloc de 3 maisons sans beaucoup ralentir. C’est dire ce dont sont capables ses grands frères.
Plus bas, un couple de Sylvites aventureux au milieu d’une balade digestive échange de joyeux bavardages, quand la secousse se répercute dans leur jambes. Le son, explosif mais distant, n’arrive que quelques secondes plus tard.
Hm?
La plus jeune baisse la tête, une inquiétude naissante bourgeonnant en elle. Son épouse, de 3 ans son aînée, fait halte à son tour en entendant son marmonnement circonspect.
Qu’est-ce qu’il y a? demande-t-elle dans un demi-tour nerveux.
C’est-
Déplaçant son regard vers le haut du chemin enneigé, les yeux de la plus jeune s’écarquillent, avant de bondir dans ceux de sa compagne.
Baisse-toi!!
Elle plonge dans sa direction, l’enlaçant de ses bras noueux dans une vilaine roulade qui leur fait perdre toutes les deux plusieurs de leur plus belles feuilles.
Un cri d’effroi quitte leurs bouches, tandis que les rochers dévalent la piste alpine en trombe, indifférents, à moins d’un mètre de leur point de chute final.
Une fois le danger passé, elles relèvent toutes les deux la tête, démêlant fébrilement leurs racines en regardant les énormes masses minérales poursuivre leur course destructrice. La plus jeune murmure une prière de remerciement, une fois son souffle revenu. La plus âgée, elle, bredouille un juron avant de se retourner vers l’autre, vignes serrées, sa peur retirée au profit d’une rage difficilement contenue.
Sur les graines de mes mères, et des mères de leur mères, je te le promets, Valine: si tu me pousses encore à participer à une seule de tes fameuses “balades sauvages”, je jure que je tue.
Le côté “sauvage” des balades de Valine ne repose pas tant dans la nature du paysage que la transgression éhontée des alarmes. D’ailleurs, celle qui annonce la chute des roches se met à retentir. Avec un peu de retard, qui aurait pu coûter la vie à Valine et sa compagne si elle avait eu de moins bons réflexes.
Quelqu’un a dû cafouiller dans l’équation et prendre un peu trop de temps à finir son café avant d’appuyer sur le bouton. Ou tout simplement, la Branche Tectologique a fait une erreur quelque part dans la rédaction de leur rapport prédictif; une erreur sur l’heure exacte quelques places après la virgule, c’est vite arrivé. Leur compétence et leur soutien divin produisent des annonces très largement exactes, et les procédures de sécurité en place protègent efficacement les habitants; mais personne n’est parfait, donc il faut toujours avoir un plan B.
Le son de sirène, au ton courant de long allers-retours entre le grave et l’aigu, envahit l’air des plateaux et des vallées environnants. On l’entend dans les jardins comme dans les maisons. Des chiens inquiets depuis déjà des dizaines de minutes se mettent à aboyer furieusement.
Les citoyens de Fallais, eux, s’émeuvent beaucoup moins du phénomène. Les enfants, préparés dès l’école primaire au risque d’avalanche, rentrent chez eux avec une relative docilité. Des adultes bénévoles désignés par la communauté tardent un peu pour vérifier que personne ne traîne dehors, avant de s’abriter à leur tour. Dans les salons (où la Branche ordonne formellement de rester, pour garder un œil sur les rues et la montagne, et fuir facilement cas de danger), on dit aux plus jeunes d’aller lire un livre ou faire quelque chose de calme, tandis qu’on allume les postes radiéthériques. La voix haut perchée d’un animateur formé aux bulletins spéciaux grésille sur les ondes.
—toyens de Fallais, veuillez garder votre calme et demeurer dans le confort de votre maison. Il y a maintenant plusieurs heures, une alerte pour chute de débris a été diffusée à votre attention. L’avalanche rocheuse, bien que d’une magnitude conforme aux prévisions, a eu lieu plusieurs minutes trop tôt pour être totalement neutralisée de manière préventive. Le Corps Anticatastrophe est en ce moment même dépêché pour prendre l’événement en main. Je répète: veuillez garder votre calme et demeurer dans le confort de votre maison. Et maintenant, tandis que nos braves forces d’intervention se mettent au travail, un interlude musical. Le Concerto Pour Violon N°4, connu sous le nom de Primevère, de Silat D’Arjane; interprét—
À ce stade, certains des plus petits rochers ont entièrement cassé de rouler, après avoir meurtri quelques conifères au passage. Leurs compagnons toujours en lice, comme enragés d’avoir perdu des leurs au combat, redoublent de vitesse et décuplent en dangerosité. Droit vers l’avenue principale de Fallais, vers laquelle ils se pressent pour être les premiers à détruire une humble série de petites fontaines, taillées dans la même roche blanchie que les maisons et les pavés, qui nargue ses assaillants de ses jets imperturbables.
À l’extrémité ouest de l’avenue, opposée à la montagne, un vide de plusieurs centaines de mètres de long comme de haut, traversé par d’épaisses masses nuageuses, divise les deux masses de terre principales de Presquile. Au-delà, en contrebas, les terres de L’Aînée. Si on les laisse faire, certains rochers pourraient peut-être traverser toute l’avenue de La-Jeune, sauter depuis son port d’attache, et infliger aux installations plus basses des dégâts multipliés par une longue chute. Un sacré désastre en puissance.
Heureusement, comme annoncé par l’animateur du bulletin spécial, le Corps Anticatastrophe n’a pas perdu son temps.
Entre Fallais et les rochers en cavale se situent plusieurs de leur bâtiments; chacun d’une importance vitale à l’ensemble. Dans ce cas de figure, toutefois, seuls deux d’entre eux sont sollicités.
Le premier ayant vu de l’activité est un pylône métallique à peine plus haut que la cime des arbres, de construction ancienne mais régulièrement entretenu. À son sommet, un petit toit carré.
Sous le petit toit carré, deux petite figures métalliques ailées; des oiseaux au profil plat mais finement articulés, tels les décorations d’une girouette montée par un ingénieur passionné. Ils ne possèdent qu’une simple tige montée sur un pivot en lieu et place de pattes, car leur travail n’en requiert pas et qu’un tel détail serait à invisible pour un observateur au sol.
Tous deux sont rattachés à une extrémité d’un mécanisme complexe, d’une quarantaine de centimètres en longueur. Sous une coque en verre dont les oiseaux et leur tiges sortent par des petits trous bien huilés s’affolent des engrenages, des tiges, et surtout des ampoules; certaines longues et tubulaires comme deux doigts, d’autres menues et rondes comme des billes. C’est là que vivent les intelligences mécaniques quasi indistinctes des deux oiseaux.
Tandis que des filaments aux formes tarabiscotées clignotent en grande conversation, les oiseaux balayent d’un regard cristallin (car c’est de cristal poli que sont faits leurs yeux) la montagne. Un programme d’identification de formes, braqué sur le point de détachement prévu des rochers depuis des heures, termine le parcours d’une liste d’instructions simples.
> LE PAYSAGE EST-IL EN MOUVEMENT?
< OUI.
> À QUELLE DISTANCE LES PARTIE EN MOUVEMENT SE SITUENT-ELLES? EN KILOMÈTRES.
< 1.559896.
> QUELLE EST LA TAILLE ESTIMÉE DES PARTIES EN MOUVEMENT? LES TRIER DANS L’ORDRE DÉCROISSANT, EN MÈTRES.
< [29.8482, 23.5958, 22.8765, 20.9137, 15.1730, 15.9370, 14.4111, 10.7281, 8.4906, 7.7663, 2.1078, 0.2098].
> LA MAJORITÉ DES PARTIES EN MOUVEMENT DU PAYSAGE SE DIRIGENT-ELLES VERS LE BAS?
< OUI.
> LES CONDITIONS SONT-ELLES RÉUNIES POUR UNE ALERTE DE CHUTE DE DÉBRIS?
< OUI.
> LANCER L’ALERTE DE CHUTE DE DÉBRIS.
Sans plus attendre (de toute façon, le mécanisme n’a cure de la notion d’attente), l’un des oiseaux se met à brailler une série de pépiements dans un code télégraphique régulier, au son de carillon aussi animal que possible mais tout de même étudié pour être spécialement agaçant; afin que le voyageur moyen à portée d’oreille ne manque pas de s’y intéresser.
En parallèle, l’autre bascule avec précision sur son pivot pour tapoter le même code, au même rythme, sur une petite boule en cuivre vissée au bout d’une tige sortant elle aussi du mécanisme sous la coque. Chaque fois que son bec touche la boule, un circuit se ferme, et provoquant deux choses.
Premièrement, une grosse ampoule (celle-là « simple » dans la mesure où elle n’est destinée qu’à l’éclairage) s’allume juste sous le sommet du toit de la structure, projetant une lumière orange vif à travers une série de grosses lentilles, comme celles d’un phare. Ainsi, le voyageur sourd qui n’aurait pas entendu les pépiements a au moins ses yeux pour percevoir l’alerte.
Deuxièmement, un signal radiéthérique traverse en un clin d’oeil le chemin entre un module émetteur niché dans un coin du mécanisme, et un module récepteur installé sur le toit en tuiles bleu lapis, récemment repeint, de la caserne ouest (il y en a une autre, tout à l’est) du Corps Anticatastrophe.
Dans une pièce sobre, à 3 fenêtres alignées et aux murs blanchis à la chaux, un sapeur de garde relève l’arrivée du signal sur une ampoule affublé d’une étiquette noire à lettres blanches lisant [TRO·07], dans un coin d’une console quadrillée d’une trentaine d’autres indicateur lumineux, eux inactifs.
Houlà!
Il se lève de sa chaise dans une petite bouffée d’adrénaline, délaissant un café froid et un journal ouvert à la page des faits divers pour s’approcher d’un périscope, consciencieusement pointé d’avance dans la direction générale du sommet à surveiller. Après avoir reniflé un grand coup et réajusté ses lunettes sur son nez (fichues allergies), ils les les plaque contre le caoutchouc autour des lentilles.
L’activité au sein du sommet est déjà retombée, aussi dézoome-t-il légèrement pour avoir une vue plus globale du flanc. Sur sa gauche, la grosse ampoule de la Tour Ouest 07 lui jette des petits aiguilles de lumière dans l’oeil. Sur sa droite, de la neige en poudre vole entre les sapins. Pas besoin d’observer directement les rochers pour déterminer que l’alerte est sérieuse.
Ces messieurs ont de l’avance, souffle-t-il en trottinant vers la console en regardant sa montre.
Poignardant deux trous dans la console avec un connecteur affublé d’une étiquette manuscrite lisant “NE PAS DÉBRANCHER SANS CLÉ / PERSONNEL AUTORISÉ UNIQUEMENT,” il ouvre la route au signal entrant vers un canal de diffusion, donnant vie aux klaxons de la caserne.
Il y a quelques secondes de cela, Tobi vient tout juste de finir son premier sandwich, et la grande aiguille de l’horloge dans la salle de repos annonce tout juste 12h14. Ses collègues, Jayc et Solane, attendent toujours que le petit poêle de la salle de repos réchauffent les leurs.
Non, c’est quand même mieux avec une sauce au beurre, tu vas tout de même pas me dire-
L’alerte retentit. Jayc s’interrompt.
Ah mince, s’étonne Solane, ça doit être notre midi dix-sept. Tu pars en avance et on te rejoint, Tobi?
Cellui-ci hoche la tête sous son lourd chapeau, du même ton de bleu que le toit au-dessus de sa tête. Iel essuie rapidement la graisse de bacon frit au coin de sa bouche, avant de remonter son col sur celle-ci, ne laissant que ses yeux jaunes visibles sur son visage noir et rond. Iel enfile ses gros gants de cuirs pendus à sa ceinture tandis que Solane éteint le poêle, soupirant à l’idée que son propre repas refroidit à nouveau. Elle a faim, mais pas au point de risquer un départ de feu au milieu de la caserne. Pour une sapeuse, ça ferait tâche.
Bon, j’y vais, mais traînez pas, répond Tobi en décrochant la veste de son uniforme d’un porte-manteau. Et toi, Jayc! ajoute-t-iel sur un ton plus ferme et pointant du doigt, bas les pattes. Je sais que t’aimes bien la cuisine de ma sœur, mais c’est pas buffet à volonté.
L’intéressé détourne les yeux du second sandwich de son collègue en grommelant, ponctué par un ricanement mesquin de Solane. Tandis qu’ils enfilent leurs chapeaux à leur tour, Tobi se dirige à petit foulées vers le couloir relié à la salle de repos. Les 3 volées de signaux réglementaires passées, la voix du sapeur de garde prend le relais sur l’éther.
Aux baraquements ouest: l’avalanche flanc ouest au départ anticipé à 12h17 a finalement eu lieu vers 12h13. État d’alerte rouge. Sapeurs en attente, prenez vos positions dès que possible.
Sur le chemin, Tobi s’arrête rapidement devant une armoire aux portes en verre construite directement dans le mur, et divisée verticalement en deux sections.
Au sein de celle du dessus reposent huit oiseaux, d’un degré de conception autrement plus élaboré que ceux de la tour de garde. Ils ont tout d’abord du volume, car les dents et filaments qui les animent sont tout entiers contenus dans leur ventre. Leurs ailes ne leur permettent pas tant de voler que de planer, mais elles s’articulent quand même. Et enfin, ils ont des pattes; dont un galet en cuivre permet de les attacher à une fixation d’épaule, et de les recharger si elle-même est rattachée à une batterie.
Huit d’entre elles, une par oiseau, se trouvent justement dans la moitié inférieur de l’armoire. Les gros cylindres de nathane, nichés dans des anneaux cuivrés eux-même nichés dans un tube de verre, émettent une lueur faible et chatoyante, à la palette froide. Chacun d’entre eux est ultimement relié à un câble tressé, enroulé avec soin dans un crochet rattaché à un cadre rectangulaire en laiton.
Tobi se saisit de l’oiseau en bas à gauche de l’armoire, dont une étiquette près de la patte porte son nom complet (le sien, pas celui de l’oiseau) et un numéro de série. Une fois que le petit automate a lâché un pépiement d’activation ravi, iel le connecte à l’épaulette gauche de son uniforme, avant de se saisir d’une batterie et de l’attacher à l’emplacement précédent de ses gants. Iel déroule et raccorde le câble en reprenant son chemin.
Une fois poussée d’un seul bras un battant de la grande double porte [SORTIE NORD] sans ralentir sa course, Tobi atteint la clairière en terre battue, exempte de neige (mais pas de mauvaises herbes), qui sert de terrain d’entraînement à ellui et ses collègues, et que les rochers vont traverser dans les minutes qui suivent. C’est justement pour ça qu’on a bâti la caserne ici: faire aisément barrage à toute forme de phénomène qui déferlerait sur Fallais par le flanc principal de la montagne.
Aujourd’hui, le phénomène en question est peu dangereux (Tobi n’en est pas à sa première poignée de cailloux, loin de là), mais reste en même temps suffisamment impressionnant pour le spectateur civil. C’est pour ça qu’il n’y en a pas moins d’une cinquantaine sur le balcon de la caserne, serrés comme des sardines derrière une barrière de sécurité que Solane a installée la veille.
À l’arrivée de Tobi, certains des spectateurs agitent la main, ou sifflent d’excitation. Ils sont rapidement repris en main par leurs accompagnateurs, mais iel a tout de même le temps de leur faire un signe en retour, et de les voir lui répondre avant que l’agitation ne retombe. Iel est ravi. Ça lui fait toujours plaisir de se donner en spectacle pour des jeunes pleins de bonne volonté.
Tobi sort sa montre étanche d’une poche de son uniforme, avant de prendre de bons appuis et poser son regard sur le flanc de montagne. Les rochers ne sont pas encore dans son champ de vision, mais leur grondement est déjà là. Ils ne vont plus tarder.
Sur le balcon, les spectateurs ne cessent de chuchoter.
Comment est-ce qu’iel va les arrêter?
J’en sais rien, iel va va ptêt faire un mur?
Imagine avoir envie de pisser dans un moment pareil.
Mais tais-toi! Si Jophe entend tes conneries, il va nous faire manquer le meilleur avec ses sermons!
C’est quoi qu’iel a sur l’épaule? C’est son piaf?
Je crois? J’en sais rien, c’est trop petit vu d’ici.
Pousse-toi, j’ai même pas la place pour tenir mon carnet droit!
Le brave professeur Jophe se ruine la gorge à voix basse, implorant aux étudiants de bien vouloir la boucler, je vous en prie, c’est une occasion rare, alors prenez des notes au lieu de jacqueter comme des oies, foutredieux.
Dans leurs rangs, une seule personne est aussi concentrée que Tobi sur son travail. Peut-être même plus. C’est la huitième fois en une minute qu’elle réajuste ses grandes lunettes ronde sur son visage, et la cinquième fois qu’elle replace ses cheveux noirs tressés dans son dos, espérant qu’ils resteront en place au moment-clé.
Elle est plaquée contre la barrière de sécurité, fusain en main et papier avec support en bois dans l’autre. Quand Solane a fait entrer le groupe sur le balcon, elle s’est aussitôt collée contre, supposant très correctement que les autres s’y agglutineraient dès l’alerte d’avalanche, et qu’elle n’aurait aucune chance de voir un sapeur dans le feu de l’action si elle n’était pas déjà aux premières loges.
Pendant plusieurs minutes, elle a cherché une position adéquate avec ses bras pour tenir ses affaires. Elle ne l’a pas remarqué, car son attention est toute sur Tobi et la montagne, mais certains de ses camarades ont posé leurs carnets contre la barrière pour mieux écrire. Elle a déjà paré à cette erreur, sachant très bien que quand les rocher arriveront, la barrière tremblera comme un jeu de cloches d’orchestre.
Elle est prête. Elle se doit d’être prête.
Sous son col, Tobi pratique un exercice de respiration simple appris dans sa jeunesse, qui consiste à imaginer l’air passant dans chaque extrémité du corps, tour à tour, dans de grands mouvement curvilignes. Un contrôle accru, corps et esprit. Iel se sent parfaitement détendu.
Au loin, les rochers entrent en scène dans un vacarme intimidant, à une vitesse de plus de 30 mètres par seconde. L’oiseau mécanique sur l’épaule du sapeur se raidit soudainement, pliant et dépliant ses ailes dans un sémaphore précis.
> 410 MÈTRES (l’oiseau mets au rebus les décimales, sachant très bien qu’un sapeur n’en aurait rien à faire). IMPACT ESTIMÉ DANS 12 SECONDES.
Tobi tourne très brièvement les yeux vers l’automate alors qu’il pépie trois fois sur un ton grave, indiquant un danger immédiat. Sa petite tête sur roulements ultra-mobiles pointe dans la direction très précise du centre de gravité de chaque rocher, émettant chaque fois un clic électrique. À chacun de ses clics, un petit point lumineux se surimpose à la vue de Tobi; comme lorsqu’on regarde un objet métallique sur laquelle se reflète la lumière solaire trop longtemps, mais sans le côté brûlure. L’opération entière prend moins d’une seconde.
Tobi est désormais pleinement conscient des vélocités et des positions de chacun de ses adversaires. Iel est fin prêt. C’est l’heure d’exécuter un sort.
Les doigts de sa main gauche se crispent, tandis qu’iel balaie l’air devant lui de la main droite dans une courbe nonchalante. Certains des étudiants moins bons en magie, loin sur le balcon, se demandent si le sapeur dégage un insecte ou quelque chose du genre. Tous les autres savent que le geste est délibéré.
Une fois ce mouvement terminé, la main de Tobi reste immobile, comme paralysée. L’air s’est considérablement refroidi autour d’ellui. Certains des étudiants le sentent même à la distance très soucieuse de leur sécurité à laquelle ils se trouvent derrière la barrière. Le sapeur leur paraissait lourdement habillé pour une fin de printemps, mais ils comprennent maintenant l’utilité de sa tenue. Ils ne le voient pas d’ici, mais les cils et les bords du chapeau de Tobi commencent à geler.
Les rochers sont à moins de 100 mètres d’ellui. Iel les a bien tous en visuel.
Paaaaarfait.
Une expiration. Les doigts de la main gauche de Tobi se referment brusquement. Alors que ceux-ci se serrent en un poing compact, des cônes de glace d’une densité effroyable jaillissent à l’unisson depuis le sol, dans une explosion d’air froid où l’azote est brusquement devenu solide.
Les rochers se heurtent aussitôt à ces murailles improvisées, dans un bruit comparable à l’explosion d’une usine de verrerie qui ne manquera pas d’atteindre Fallais. Heureusement, les étudiants se sont vus distribuer des bouchons par Solane plus tôt.
Des éclats de glace tranchants sont projetés dans toutes les directions; pas assez loin pour poser un risque aux étudiants, mais assez pour atteindre Tobi. Trois d’entre eux, leur énergie cinétique égarée en chemin, viennent heurter mollement son uniforme sans y laisser une égratinure.
Quand les vapeurs gelées se dissipent, les rochers ont abandonné tout momentum, en partie fichés dans la terre, alors que le filet de pointes gelées tire déjà sa révérence dans la chaleur de l’après-midi. Sur le toit de la caserne, quelques lumières allumées depuis l’alerte s’éteint. Le danger a été neutralisé.
Il n’y aura désormais plus qu’à faire déplacer les rochers, sans doute le lendemain. Le commandant de caserne tamponnera la paperasse habituelle, on enverra ces vilains garçons à la carrière pour en faire de bonne briques bien sages, et celles-ci partiront avec le prochain téléphérique. Comme quoi, les rochers allaient bel et bien atteindre Presquile-L’Aînée, en fin de compte.
Les yeux de Tobi, usés par la morsure du froid causée par son sort, le grattent. Iel sait toutefois qu’il ne faut surtout pas céder à ce genre de démangeaisons. Aussi occupe-t-iel ses mains en tapotant la tête de son oiseau mécanique, qui réagit avec un roucoulement apaisant habilement programmé.
Bien joué, petiot, lui dit-t-il avec un sourire fatigué.
La troupe d’étudiants applaudit. Bien qu’agacé par des sifflements et des cris, le professeur Jophe, choisit de ne pas les relever, pour cette fois seulement. C’était une excellent démonstration pour de futurs membres du Corps.
La fille pressée contre la barrière n’a pas raté une miette de l’action. Elle aussi applaudit, moins longtemps mais beaucoup plus fort que les autres, revenant vite à son dessin. Enfin, l’un des dessins. En plus des 3 pages de notes.
Très bien; nous irons à la cafétéria, puis le commandant répondra à vos questions l’après-midi. N’oubliez pas de les préparer! Et attention à la marche.
Alors que ses camarades et le professeur évacuent le balcon au compte-gouttes, elle ajoute 4 questions de plus à une liste prête depuis ce matin, et griffonne les touches finales de son dernier dessin au fusain.
Elle renifle, essuyant le coin de son nez avec une manche. L’odeur de vapeur dense causé par le sort, telle les relents d’un brouillard pluvieux, stagne encore dans l’air. Et y stagnera encore une douzaine de minutes, sans doute.
Son dessin représente le sapeur xalaim en train d’exécuter son sort de gel. Sa pose, les deux bras projetés vers l’avant avec une jambe tendue, est beaucoup plus dramatique que la réalité, mais peu importe. De gros traits noirs granuleux ondulent depuis ses mains vers des cônes de glace à la géométrie crue.
Elle n’est pas la meilleur artiste de sa classe, mais elle a tenu à représenter le mouvement de l’ether. Sur un autre dessin, elle en a schématisé la vague, dangereusement stagnante, que le sapeur a « peint » juste avant de l’exciter, de la concentrer en plusieurs points précis.
Tandis qu’elle admire son œuvre avec un grand sourire, les collègues de son sujet lui apportent un pain chauffant, qu’iel place sur son visage. Si elle n’était pas autant distraite, elle aurait pu l’entendre râler gentiment à propos de son tératrauma oculaire, et de la politesse avec laquelle on l’avait laissé tout faire tout seul.
Elle n’a pas remarqué que la classe est déjà partie. Aussi sursaute-t-elle en entendant le professeur l’appeler sur un ton sarcastique depuis la porte de l’escalier.
Mademoiselle Ahlrik? Vous venez manger, ou vous préférez profiter de la vue?
Ce commentaire daté d’une semaine lui a laissé un goût amer. Elle sait qu’elle doit finir de rédiger son rapport, parce que ses beaux dessins ne compteront pas dans la note finale. Mais là, tout de suite et pour juste quelques minutes, oui, elle préfère profiter de la vue.
Rangeant ses carnets dans son sac, elle jette d’abord un œil au téléphérique, dont la rangée de câbles métalliques conserve un lien tangible entre les deux moitiés inégales de Presquile. De là où elle se trouve, sur L’Aînée, on les croirait dangereusement emmêlés, mais elle sait qu’il n’en est rien.
Des cabines remplies de gens et des bennes remplies de matières premières circulent tranquillement d’une île volante à l’autre. Le câblage donne l’impression d’un métier à tisser où s’enfilent des perles colorées dans les deux sens, avec toute la patience nécessaire, au milieu des masses nuageuses entre les deux Îles.
Leur mouvement de balancier, léger mais constant, rappelle à Etrika qu’il y aura de grand vents vers le nadir-ouest ce soir, dans le sens des eaux. Elle l’a entendu au poste ce matin, en prenant son petit-déjeuner.
Son attention se reporte désormais sur la ville, dans la direction que prendra le vent. Cascade. Ainsi nommée à cause, et bien, de la cascade.
Depuis un mont coloré par des arbres en fleur, à des kilomètres d’ici, part une source alimentant un lac-réservoir aux eaux cristallines, céruléennes, dont les bras se diffusent comme autant de capillaires dans les campagnes environnantes. Avec le mouvement de ces eaux a fleuri le mouvement de la civilisation, dans toutes les directions. Pour beaucoup, des villes et des villages fermiers, de petite envergure.
De ces poches de population se démarque Cascade, située tout au bord de Presquile-L’Aînée et réceptrice du plus gros bras de la source. Étendue en étoile sur des kilomètres depuis les falaises où l’eau se jette dans le schisme, ses rues chassant tous les petits canaux tributaires du fleuve avec une planification urbaine minutieuse, elle profite pleinement des forces hydrauliques naturelles pour alimenter usines, éclairage public, commerce, voitures, téléphériques et plus encore. L’eau se meurt en vapeur infiniment plus bas, avant de réapparaître infiniment plus haut. Des cieux du nadir au cieux du zénith, encore et encore.
Depuis le parc adossé à l’université, en hauteur par rapport à la plupart des bâtiments de Cascade, Etrika distingue une vaste portion de la grande courbe bleutée, qui serpente placidement sous des centaines de petits ponts reliant des constructions aux toits rouges, gris, gris-rouge, rarement dans d’autres tons. La végétation fait au moins l’effort d’élargir la palette, alors qu’on approche de l’été.
En se perdant dans la contemplation de sa ville natale, elle ne se rend pas très bien compte du temps qui passe, et doit faire un grand effort de volonté pour transmuter à nouveau ses rêveries en pensées productives. Elle ressort son carnet principal en soupirant.
Pour lundi prochain, elle doit proposer un modèle d’interprétation du sort qu’elle a observé à la caserne du Corps Anticatastrophe. Et imaginer trois variantes du sort dans des conditions légèrement différentes, où les rochers seraient tombés en plus large éventail, plus gros, ou en pluie verticale. Elle doit rédiger au propre les réponses aux questions dont elle a bombardé le commandant de caserne, et en tirer des conclusions. Et…
Ugh. Non, je n’arriverai à rien si je passe mon temps à faire des listes. Le modèle d’abord. Allez, ma grande, se dit-elle en se frottant un œil, c’est juste un modèle. Une chose à la fois.
Le klaxon d’un aéroferry orbitant les falaises proches résonne plusieurs kilomètres au-dessus d’elle, mais c’est un son du quotidien; elle parvient à peu près à l’ignorer. Elle reprend sa rédaction, couvrant lentement une page de caractères en pattes de mouche. Un peu difficile de se concentrer avec les autres étudiants qui, comme elle, ont décidé de profiter du parc en une journée grise mais pas pluvieuse, à la température confortable; mais elle fait avec.
Les priorités des dieux m’échappent, Etrika entend un étudiant dire d’une voix un peu forte à quelqu’un d’autre, deux bancs et 4 parterres de fleur plus loin.
Elle n’entend pas la réponse de son interlocuteur.
Non, ce n’est pas qu’il ne méritait pas d’aide. C’est juste… ce n’est pas vraiment ce qu’on attendait? On a déposé une prière pour lui et-
L’étudiant se retourna vers Etrika pile au moment où celle-ci jetait un regard réflexe vers sa conversation. Oh mince, se dit cette dernière. Tandis qu’elle revient à ses notes, gênée, l’étudiant se lève.
Bon attends, je préfère parler de ça ailleurs.
Son camarade et lui partent s’installer plus loin. Etrika réprime une gêne intérieure alors qu’elle s’attaque à la troisième ligne d’une formule.
D’un côté, elle est soulagée de pouvoir se concentrer pleinement, même si “pleinement” est tout relatif pour elle. D’un autre, encore un épisode dont elle est sûre qu’il va ajouter à sa réputation de névrosée de la classe. Elle n’a jamais entendu les autres le dire, hein- mais leurs regards, difficiles à ignorer, en disent long.
Allez, presque au bout. T’es une future sapeuse. Calme-toi.
Elle trace les dernières lignes de sa formule en supprimant au mieux ses émotions. Si elle ne peut pas gérer la pression d’un rapport scolaire, autant laisser tomber celle d’arrêter un feu de forêt ou rediriger un-
Hey, Etrika!
C’est pas vrai. Dieux.
Deux de ses camarades de classe viennent lui faire de l’ombre, dans leurs grands uniformes noir striés de bleu à manches longues. Eux les arborent sans montrer une once de la pression que leur formation implique, un sourire aux lèvres alors qu’ils abordent Etrika. De son côté, elle donne plutôt l’impression que c’est son vêtement qui la porte, elle. Ou qu’elle a reçu des cours pour y
Oh. Trisha, Jalamil, les salue-t-elle doucement, incertaine de leurs intentions.
On peut s’asseoir à côté de toi un moment? demande Trisha en rattachant ses grand cheveux blonds dans le vent grandissant.
Bien sûr, ment Etrika avec un sourire conciliant.
Jalamil (son nom de branche; il connaît à peine Etrika) et Trisha (son nom simple; elle fait comme si elle connaissait tout le monde) viennent occuper la partie gauche de son banc. Avec précipitation, elle cale son sac sur ses cuisses pour leur donner la place qu’ils veulent. Si elle avait moins peur du ridicule, elle leur abandonnerait volontiers tout le siège pour s’étaler sur l’herbe.
Merci, répond Trisha avec son joyeux petit ton coutumier.
Elle aperçoit les notes d’Etrika, et choisit d’y montrer un intérêt poli avant d’entrer dans le vif du sujet.
Tu t’en sors? J’imagine que t’as pas besoin d’aide, mais si jamais, y a toujours mon groupe d’étude! ponctue-t-elle d’un haussement d’épaules.
Non, ça va; je t’assure. Bientôt fini.
Jalamil, toujours silencieux, lutte pour offrir à ses jambes une position confortable, tandis que Trisha poursuit en prenant son aise. Etrika le remarque du coin de l’oeil, plaignant la nouvelle marotte de Mademoiselle Populaire en silence.
C’est super. Écoute, avec les autres on pensait organiser une soirée? C’est bientôt les vacances, on voudrait te voir un peu ailleurs qu’à l’Université. Et tu dis que t’as bientôt fini ton rapport, dooooonc…
Elle hausse à nouveau les épaules, mains sur les cuisses, et chausse son meilleur sourire.
…tu viendrais?
Etrika déglutit. J’ai bien marché dedans, celle-là. Vite. Trouve quelque chose à répondre. Temporise.
Tout dépend. Ce serait quand?
Oh, après les rendus et les oraux, t’inquiète pas.
Tu mens trop mal. Trouve une vérité. N’importe quoi.
Ah!
Bien joué.
…Désolée, j’ai une sortie en famille. On va se balader en forêt toute une semaine, au nord de La-Jeune.
L’expression de Trisha se meut en une moue déçue, mais toujours polie. Toute sa personne est toujours polie. Etrika sait qu’elle a encore perdu des points auprès d’elle, mais mieux vaut ça que se ridiculiser devant tout le corps étudiant.
Ah. C’est dommage. Pas moyen que tu te débloques juste la soirée?
Je suis désolée, vraiment, mais il y aura des cousins et d’autres, et ça fait super longtemps que je les ai pas vus.
Etrika lit dans le coin de sa bouche qu’elle s’attendait à un revers pareil. Encore des points perdus.
…C’est pas trop grave. Si t’as l’occasion, laisse-toi aller un peu quand même, d’accord? T’as jamais vu d’autres Îles, et même ici tu bouges pas beaucoup. Si jamais tu peux venir finalement, tu me feras savoir, au moins?
Aucune chance. Elles le savent toutes les deux.
Oui, bien sûr.
Trisha soupire et se relève. Jalamil suit, soulagé de ne plus avoir à se contorsionner ni de subir indirectement la pression terrible que son accompagnatrice exerce sur presque tous ceux à qui elle adresse la parole. C’est d’ailleurs lui qui fait un signe de main à Etrika et la salue alors qu’ils repartent tous les deux; Trisha reste silencieuse.
Bon, salut, Ahlrik!
Etrika rend le signe de main, regardant les deux comparses s’éloigner, puis tourner au coin d’un grand arbre tapissé de bourgeons prêts à fleurir.
Elle reprend en main l’espace sur son banc, y étale à nouveau tous ses papiers. Une voiture passe près du parc en roulant à grand bruit de carillon, et elle la maudit brièvement. Allez, les variations maintenant.
Le gris du ciel se renforce, mais le vent tombe. C’est bien. Le gris l’apaise. Il rend l’équipage des vaisseaux nerveux, mais lui confère à elle le sentiment de rester à la maison, où il fait bon, et ne pas bouger du canapé avec une fine pluie juste au-dehors. D’autres étudiants au sein du parc, inquiets de la météo, quittent les lieux.
Le silence est bon. Juste elle et un petit vent confortable dans son dos. Les variations s’épanouissent au bout de son stylo, les petites runes kéro se nichant aisément entre les opérateurs. Enfin, un peu de paix. Elle va y arriver.
C’est tout juste quand elle va conclure ses calculs après un signe d’égalité qu’on l’interrompt à nouveau.
Excuse… Excusez-moi?
Les doigts d’Etrika se crispent sur son stylo. Non. Là, ça commence à bien faire. Elle reprend en main la texture caoutchouteuse au bout du stylo, et continue à écrire. Elle ne lèvera pas la tête.
La silhouette, elle, continue de lui faire de l’ombre. Mais va-t-en donc, ou laisse-moi au moins finir ça, prie-t-elle en oubliant qu’on n’obtient rien des dieux avec un coeur en colère.
Excusez-moi, répète la voix au ton légèrement masculin.
Je suis absolument désolée, répond-t-elle sur un ton poli mais affreusement sec. Mon travail m’absorbe et je n’ai pas le temps de converser. Voyez-m’en navrée.
Les décimales. Elle a fait une faute aux décimales à cause d’ellui. Dieux. Soufflant du nez, elle barre le nombre d’un trait violent et commence à le réécrire.
Excusez-moi.
Elle lève la tête, s’attendant à quelqu’un de la Protection Civile ou une autre figure d’autorité insistante, et enregistre les traits de… d’un étranger?
Avec ses drôles de cheveux blanc craie et son poncho sinistre raccommodé de partout, iel n’est certainement pas du coin. Son exaspération devient confusion.
…À qui ai-je l’honneur? lui demande-t-elle prudemment.
Enfin remarqué, iel salue Etrika en posant sa main sur son torse, doigts écartés, comme s’iel s’apprêtait à jurer un serment bizarre. Dans un Ireul bancal et à l’accent prononcé, iel répond ellui aussi avec une voix pleine de prudence.
Mon nom est… Emil.
L'Envers