L'Envers
L'Envol
Tenez bon! Encore dix kilomètres! crie Zeo, le cartographe, à la moitié arrière de la horde.
Une nouvelle vague de grognements déterminés traverse la procession. Leurs pieds, leurs pattes, leurs quelques animaux de trait n’en peuvent plus. La douleur du voyage est dans leur chair toute entière. Et tous avancent encore.
En temps normal, la population de Bois-Vert aurait eu droit à plusieurs semaines de repos avant de reprendre la route; mais des attaques de créatures sauvages les ont contraint à lever le camp en hâte, et reprendre la route avec des muscles n’ayant relâché leurs efforts que quelques jours.
Tous les atriarches n’étaient pas de cet avis, en vérité. Sephil avait proposé d’allouer des armes aux ouvriers et de produire plus de feux, afin de compléter les rangs des guerriers et d’assurer des tours de garde plus efficaces. Akom avait refusé en bloc, insistant qu’on ne ferait qu’offrir des membres stratégiques de la horde aux créatures. Avant que Sephil ait pu s’indigner à propos de ce qui rendait un hordier stratégique ou non, Eschêne s’était rangé du côté d’Akom.
Fuir en avant.
Cela fait maintenant 16 jours et contrejours qu’ils sont à nouveau en mouvement. Leur Cycle de voyage s’en trouve terriblement déséquilibré; qu’ils le rattrapent ou l’ajustent, les conséquences de la correction seront sévères. Mais dans l’immédiat, leurs efforts seront bientôt récompensés.
Toutefois, à peine franchi le quart du trajet restant annoncé, une autre vague traverse la horde. Une vague d’inquiétude. Progressivement, sans bousculade, tout le monde s’arrête. Mais sans poser ses affaires.
Une jeune personne s’inquiète, à bout de force.
Pourquoi est-ce qu’on s’arrête? glisse-t-iel à ceux qui l’entourent.
Sais pas, lui répond une fille d’un âge semblable.
La météo se gâte, complètent une voix juste derrière eux.
Les deux autres lèvent la tête, essayant de scruter les signes au-dessus des rangs d’autres hordiers.
Je vois rien, réplique Sonya, dubitative.
Moi non plus, corrobore Emil.
Et moi je vous dis que je le sens! insiste Gerfo.
Tous sont nerveux. Pas une autre attaque, tout de même? Ou un tourment isolé?
Les atriarches ne sont qu’à quelques rangs des trois jeunes figures. Le quatrième de leur bande semble débattre avec eux, mais impossible de distinguer leurs mots dans la cohue verbale générale. D’où ils se trouvent, seuls leur parviennent une gestuelle tendue, révélatrice d’autres décisions difficiles.
Ojzin a l’air de galérer, en tout cas.
Parmi les groupes aux environs immédiats d’Emil, Sonya et Gerfo, l’appréhension bruyante cède à l’angoisse silencieuse, alors que les voix des chefs de Bois-Vert et de leur apprenti s’élèvent. On entend distinctement le mot “tempête”. Plusieurs enfants dans les groupes en tête se mettent à pleurer.
Des gorges se raclent. Les pleurs sont tus. Enfin, le silence.
C’est alors l’imposante forme d’Akom qui place ses mains en porte-voix, et communique la décision des atriarches.
REPOS! CAMP POUR DEUX SEMAINES! TEMPÊTE DANS DEUX HEURES! AMARREZ VOS POSSESSIONS!
Un soupir collectif s’échappe de dizaines de bouches.
Emil termine d'installer la tente. Bien qu'exténué par un voyage de plusieurs semaines, iel n'aura pas le droit de souffler avant qu'elle soit bien installée.
Iel doit s'y reprendre à plusieurs fois pour planter des piquets rouillés dans un sol rocheux, dur, hostile à tout aménagement. L'omniprésente poussière rouge au goût de plomb lui pique le visage, colorant ses cheveux d'une crasse au pigment sanguin.
Relevant la tête, iel essuie d'un lent revers son front en sueur, y incorporant davantage de poussière. Les autres ont presque fini. De part et d'autre du chantier d'Emil se dressent déjà des dizaines de tentes fières aux couleurs en voie d'extinction, raccommodées ça et là de teintes plus vives, plus neuves. Les vieillards et les enfants sont déjà installés, y disposant leurs maigres possessions avec une précision et une rapidité entraînées.
Emil, ellui, s'attelle encore une bonne demi-heure à ancrer un dernier piquet récalcitrant, avant de sécuriser la tente face aux intempéries avec un ensemble de cordes qui, si le besoin s'en fait, lui permettra de rapidement la rabattre en un paquetage transportable.
Une fois son travail achevé, iel laisse tomber mollement ses outils près de l'entrée, reprenant son souffle avant de pénétrer à l'intérieur.
Iel s'écroule plus qu'iel ne s'assit. Les derniers jours lui ont paru beaucoup trop longs, étirés comme du cuir tanné sur le point de rompre. Trouver un nouvel emplacement n’a pas été facile. Mais peu importe; une fois de plus, la horde peut se reposer. Juste un peu. Iel ferme les yeux, laissant l'air lourd et familier de la tente imprégner ses poumons, exorciser doucement sa fatigue.
L'ombre de Sonya se déplie sur la surface de la tente. Elle se courbe, passant la tête dans l'entrée.
Emil?
Iel n’ouvre pas les yeux. Sonya ne s’en offusque pas le moins du monde.
Un problème? répond-iel faiblement.
Pas pour moi, mais les vieux vont te remonter les bretelles s’ils te voient piquer un somme maintenant.
Ponctuant sa remarque d’un sourire mesquin, elle dépose pêle-mêle une ceinture dotée de plus de poches que de trous, une gourde taillée dans un fruit sec malformé, et un sac à dos dont dire qu’il a connu des jours meilleurs aurait été un mensonge.
Évite de laisser traîner tes affaires dehors. Tempête dans 1 heure.
Emil se relève en grognant, jetant un coup d’oeil à son amie, frottant (vainement) la poussière accumulée sur son poncho multicolore.
Déjà…? Tout le monde est paré, au moins?
Pas d’inquiétude. On a aidé à finir l’ancrage, Gerfo et moi.
Sonya entre pleinement dans la tente, se saisit des lacets attachés le long de la toile, et scelle l’entrée avec une série de nœuds experts.
Mais… et la tienne?
Déjà scellée, réplique-t-elle vivement. T’inquiète, elle va pas s’envoler. On y a rangé la moitié des réserves de nourriture.
Une fois son travail terminé, elle jette nonchalamment son carquois, son arc et son couteau de chasse dans un coin, avant de s’étaler à côté d’Emil, sur son sac de couchage, fixant l’arête du plafond.
Quel trajet à la con, reprend-elle après un long soupir.
Pas terrible, comme emplacement.
Carrément. Mais mieux vaut ça que se faire souffler, non?
Ils se tournent l’un vers l’autre; ellui assis, elle allongée, comme il y a tant d’années dans les tentes des enfants. Emil sourit. Iel repense à ces longs contrejours où ils parlaient à voix basse de tout et de rien, pendant que les autres essayaient de dormir. Avec Gerfo et Ojzin, iel pourrait croire être revenu bien des Cycles en arrière.
Oh, j’y pense. Dès que ce sera plus calme, ils voudront t’expédier au sud.
Emil hausse un sourcil, resserrant son poncho sur ses épaules.
Mais on est au milieu de nulle part.
C’est ce que je leur ai dit. Et Ojzin a ajouté que c’était d’autant plus nécessaire que tu ailles jeter un œil. La horde est crevée. Ça remonterait le moral de tout le monde si les charognards trouvaient quelque chose.
Emil pose sa tête sur ses genoux, serrant ses jambes dans ses bras. Dehors, ellui et Sonya peuvent entendre grandir un sifflement lointain, irrégulier et granuleux.
Et toi?
Chasse au nord-est. Gerfo au nord-ouest. Je voulais l’accompagner, mais tu le connais. Il n’en fait qu’à ses têtes.
Emil offre à Sonya un sourire en coin.
J’aimerais bien voir ce qui pourrait venir à bout de lui.
Gaffe à ce que tu souhaites, répond-elle avec le même sourire.
Le silence entre eux laisse davantage de place encore à la tempête naissante. Elle n’ébranlera le campement que dans plusieurs dizaines de minutes, mais sa présence se fait déjà sentir. Un vent chargé fait déjà claquer les toiles des tentes, peignant le paysage de poussière, de minuscules rochers, de fragments d’osme.
Emil tourne le regard dans une direction imprécise, au-delà de la sécurité de la tente.
Il vaudrait mieux que je dorme, tant que je le peux.
Réveille-moi avant de t’en aller, demande-t-elle d’une voix engourdie, avant de se tourner sur le côté.
Bien sûr.
Emil fouille brièvement dans son sac à dos, promenant ses mains dans une mer de petits objets plus ou moins brillants, plus ou moins utilisables (et iel l’espère, échangeables avec d’autres hordes). Iel en extirpe un sablier, dont le cadre métallique lesté est pourvu d’une roue crantée grinçante et d’une cloche à la patine disparue.
Deux tours devraient suffire. Iel retourne le sablier, ajuste la roue et se rallonge, dos à Sonya.
Bon repos.
Toi de même.
Le vent se met à souffler plus fort, comme un animal blessé.
Quand l’air autour du campement a enfin cessé d’hurler, Emil ne se sent pas tellement en meilleure forme. Ses articulations lui semblent sèches, cassantes, comme la végétation morte et la roche que le vent vient de jeter en direction de la horde. Le goût et la texture de l’air sont redevenus tolérables, même si personne ne sait pour combien de temps.
Iel se lève lentement et masse méthodiquement ses épaules pendant quelques minutes, avant de secouer l’épaule de Sonya.
*grmbl*
Bon, elle ne se lèvera pas avant encore une dizaine de minutes, mais Emil n’est pas aussi strict que les atriarches vis-à-vis des siestes. Aussi prend-iel ses affaires et quitte la tente sans trop faire de bruit.
Serrant machinalement les sangles déjà parfaitement ajustées de son sac à dos, iel jette un bref coup d’oeil au campement et ses alentours.
Une bonne moitié de la horde est déjà ressortie, nettoyant les herbes mortes et la poussière accumulées contre leurs tentes. Quelques enfants donnent des coups de pieds dans les traces de la tempête en riant, au milieu d’adultes en grande discussion cherchant à déceler d’éventuels dégâts.
Parmi eux, Emil aperçoit Ojzin, affairé à discuter avec les atriarches. Ses lunettes et ses longs cheveux noirs, toujours légèrement agités dans la brise mourante, encadrent une expression pensive et contrôlée, typique des moments où il cherche le bon mot pour convaincre un interlocuteur.
Non, nous n’aurions vraiment pas pu faire mieux, l’entend répondre Emil avec une conviction réservée. Mais nous pouvons compter sur-
L’une des atriarches remarque Emil du coin de son unique œil; à la place de l’autre, manquant, on peut voir se rider dans une expression de surprise un cliquetis d’écailles rouges, qui court ensuite le long de sa joue pour disparaître sous un costume grisâtre, rapiécé mais pourtant magnifique.
Emil! Brave gamin, nous parlions justement de toi, lui lance-t-elle d’une voix fatiguée.
Maître Sephil, répond Emil en inclinant brièvement la tête, avant de se tourner vers les autres atriarches présents. Maître Akom, Maître Eschêne.
Sonya t’as transmis notre décision?
Oui. Je suis… prêt, déclare-t-iel le regard baissé, avant de présenter un sourire encourageant.
Très bien.
Un ton quelque peu froid, lui aussi doublé d’un sourire quelque peu faux. Les atriarches le quittent. Emil tourne le regard vers le sud.
Le ciel noir et mat qu’iel a toujours connu. Les nuages, rampant sur l’échine tordue d’un horizon sombre à l’éclairage à la fois fantastique et terni. Des collines entremêlées à la palette ferreuse. Un vaste bosquet d’osmes aux branches crayeuses dansant dans le brise. À contourner pour ellui, à tailler pour les autres; leur poudre constituera un bon engrais pour des plants futurs.
Un paysage on ne peut plus typique de sa terre natale.
L’invue de Maître Sephil-
Ah!
Emil gémit et sursaute; Ojzin s’est rapproché de lui, trop silencieusement à son goût.
Oh. Pardonne-moi.
Non, c’est… tout va bien.
Ojzin approche sa main de l’épaule d’Emil, lentement, en le regardant dans les yeux, pour s’assurer que son geste sera le bienvenu. C’est le cas. Sa main chaude, fine, le stabilise.
Désolé, ajoute-t-il à voix basse. Cette tempête est… un élément fâcheux. Tu sais comme moi qu’après un arrêt pareil, le moral est bas. Pour ce que l’on en sait, les tourments nous suivent peut-être toujours. Plus tôt nous trouverons quelque chose-
Plus tôt ton charognard préféré trouvera quelque chose.
Emil et Ojzin s’offrent chacun un sourire; un véritable.
…plus tôt notre meilleur charognard trouvera quelque chose, si il y a bien quelque chose à dénicher dans le coin, plus tôt nous repartirons.
Tu parlais de, hum; Emil claque des doigts, essayant de se souvenir de ce que son ami lui a dit avant de l’effrayer par accident.
Oh. Oui. Maître Sephil invoit quelque chose dans cette direction. “Une sensation de présence complexe et floue”, pour la citer. Peut-être une ruine. Peut-être une autre horde. Cela semble prometteur, mais reste prudent.
Bien sûr.
Ils prononcent les paroles rituelles.
Vole bien, fier oiseau.
Je reviendrai, fier oiseleur.
Ojzin prend congé d’Emil avec une brève tape dans le dos, retournant auprès des atriarches pour organiser le travail de la horde.
Emil, pensif, observe encore une courte minute l’horizon, essayant d’y déceler la présence d’une menace. Iel n’en trouve pas. Mais comme tout le monde, iel a une assez grande confiance en l’inoeil de Maître Sephil; aussi se dirige-t-iel vers la tente du maître d’armes.
En chemin, iel évite de justesse de se faire bousculer par les enfants qu’iel a observés plus tôt.
Je t’ai eu! s’écrie un gamin de… 16 Cycles? 17 Cycles? Personne n’a ne serait-ce qu’une idée de son âge exact; même ceux qui l’ont recueilli.
C’est pas vrai!
Si! J’ai touché ta queue!
On avait dit pas la queue! T’en as pas donc c’est triche!
Emil poursuit son chemin, contournant les activités du camp. Au centre, on prépare un maigre repas pour les plus vulnérables avant de les laisser s’épuiser à nouveau. Dans un ensemble hétéroclite de casseroles neuves (mais crûment moulées) et moins neuves (mais aux formes plus harmonieuses), trois jeunes hommes tout juste adultes préparent un potage de fortune; des lentilles, du riz gris, un morceau de viande séchée pas plus gros qu’un poing.
De l’akteum aussi, bien sûr, beaucoup d’akteum; ils sont nerveux, et ne peuvent que davantage se méfier des eaux qui ont été collectées lors du voyage. C’est la mère de Sonya qui en verse dans les casseroles en grosses portions de poudre, au prix d’efforts physiques lisibles dans ses bras tremblants.
Arrivé à destination, Emil soulève le rabat de la grande tente du maître d’armes; celui-ci salue jovialement son invité.
Emil! Qu’est-ce qui me vaut le plaisir?
Emil répond gauchement, évitant de regarder dans sa direction.
Maître Sephil… invoit quelque chose au Sud. Est-ce qu’il te reste un arc? Un bon couteau?
Emil tend, toujours le regard baissé pour éviter de voir le maître d’armes, son propre couteau. La lame tient bon, mais le manche a dû être changé pas moins de trois fois en deux ans. Cela fait des mois qu’il décline à nouveau, à moitié rongé par les insectes et travaillé par les pluies.
Ahh, pas d’arc pour toi, j’en ai peur. Je réserve celui-ci à Sonya.
Ils se tournent tous les deux vers un coin de la tente, où s’empilent en position précaire les “projets” du maître d’armes. En majeure partie, comme le couteau d’Emil, des manches de bois soutenant des lames plus travaillées, trouvées dans des débris de bâtiments hors d’âge. Peu de hordes comptent des forgerons, et même quand il y en a, on évite de les surcharger de travail, tant celui-ci est inestimable. Sur des manches au ponçage inachevé, Emil reconnait des lames qu’iel a ellui-même rapporté aux siens.
Au milieu des lances, des couteaux et des haches, un unique arc, taillé avec un soin et une patience manifestes. Emil s’en saisit délicatement, l’observant sous plusieurs angles. La corde, tendue dans un garde-à-vous équilibré, suggère une force contenue mais féroce.
Le sien sera bientôt à refaire, commente le maître d’armes. J’ai hâte qu’elle se serve de celui-là, pour être honnête.
Emil reste immobile, laissant ses pensées s’appuyer contre la corde, absorber sa force avant son expédition.
Il est magnifique. Je me demande quel nom elle lui donnera.
Peut-être bien le mien! Allez, fais voir ton couteau, mon grand.
Emil laisse une longue dizaine de secondes au maître d’armes pour se lever. Iel voit les mains tremblantes, squelettiques s’emparer au ralenti du manche comme d’un lingot de métal précieux.
Ces mains lui font mal au coeur. Iel a peur de les toucher, et qu’à son contact elles redeviendraient poussière aussitôt. Elles ont tout perdu, et pourtant elles continuaient de poncer, de tailler, de fabriquer jour après jour. Du maître d’armes, Emil pense parfois que c’est tout ce qu’il reste. Une paire de mains.
Ça ira. Laisse-moi dix minutes.
Ils n’ont pas d’autre maître d’armes. Ils n’ont plus que lui. Quand il a rejoint la horde, il était déjà si vieux. Il a à peine pu apprendre aux enfants à tailler le bois. Il refuse les repas supplémentaires pour leur enseigner son savoir, et cela reste insuffisant.
Qu’est-ce qu’il aurait pu faire d’autre?
Emil hoche la tête, bien après que le maître d’armes se soit mis au travail. Iel bredouille un remerciement, et sort de la tente.
Iel s’assoit en tailleur par terre, sans regarder vraiment quelque part. Iel observe encore un moment les enfants se disputer, plus loin, à propos de si une queue compte quand on jouait à chat.
Emil est notoirement peu kayal, par rapport au reste de la horde. Pas de queue, pas d’écailles, pas d’yeux le long de la colonne vertébrale ou de tâches de peau phosphorescente. Presque unique en n’ayant rien d’unique. Parfois, il lui est arrivé de souhaiter être un peu plus… et bien, un peu plus quelque chose. N’importe quoi d’utile. Qui lui permettrait d’aider le brave vieux maître d’armes, entre autres.
Pendant un bon moment, iel demeure le regard dans le vague, une main dans une poche à sentir le contact rassurant d’un porte-bonheur. Une broche brillante sertie d’une grosse pierre verte, trouvée lors d’une expédition inhabituellement fructueuse. L’armature en or a résisté au temps, mais est trop fine pour valoir la peine d’être refondue; aussi lui a-t-on volontiers laissé garder le petit objet, sans valeur pratique.
Le va-et-vient régulier de son pouce sur la surface adoucie du joyau s’interrompt quand un ami l’interpelle.
Purée, t’en tire une tête!
Gerfo s’assoit à côté d’Emil, suivi de près par Sonya, qui préfère rester debout.
…Il m’inquiète.
Lui? poursuit Gerfo en tournant la tête gauche vers la tente.
Tu déconnes, il est increvable. Ça m’étonnerait même pas que je tombe avant lui, tant qu’on aura du bois à lui mettre dans les mains.
Les mains. Emil voudrait éviter de repenser aux mains. Iel se garde également de rapporter le commentaire désinvolte mais révélateur à propos du nom de l’arc.
Dis pas ce genre de choses, Gerfo, répond Sonya, gênée.
Comment ça? s’exclame-t-il avec un duo d’expressions surprises.
Toi qui tombe, clarifie Emil.
Emil observe son meilleur ami, bien plus kayal que lui. Maintenant qu’iel y pense, iel ne s’attendait pas à ce que ses deux têtes soient éveillées; il en a alterné l’usage presque tout le voyage. Ses cheveux courts, à la même teinte de charbon que ses mains et pieds nus, masquent difficilement le malaise sur ses visages.
Désolé.
Moi aussi ça me fout mal de le voir comme ça, en vrai, même s’il fait toujours plein de bonne lames.
Comme si t’avais besoin d’un couteau, toi, plaisante Sonya, en levant le nez en direction de ses griffes énormes.
Mais c’est lui qui les lime, pense Emil.
Mais c’est lui qui me les lime! rétorque Gerfo. C’est…
Il se tait un moment, baissant les regards, avec une honte manifeste.
…J’y arrive pas tout seul.
Ni Emil ni Sonya ne font remarquer à Gerfo que malgré les appendices lourds et tranchants qui contribuent à faire de lui un si bon chasseur, il a toujours été capable de servir d’un crayon, d’un briquet en amadou ou d’à peu près n’importe quel outil délicat.
Le vieux maître d’armes compte pour lui, et inversement; c’est tout. Emil et Sonya font leur deuil en avance, mais n’ont pas à bousculer leur compagnon. Chacun son rythme.
Emil change de sujet.
Um, et le nord? Ça se présente comment?
Sonya saute sur l’occasion.
L’une des rares bonnes nouvelles, s’exclame-t-elle en croisant les bras. On a des traces. Des érymars.
Et de fourrure, marmonne Gerfo. On se les pèle déjà.
Maintenait qu’on lui fait remarquer, Emil a effectivement un peu froid. L’hiver approche, et les voyages deviendront bientôt plus durs. Les atriarches espèrent sans doute se joindre à une autre horde d’ici là, mais qui y croit vraiment? Seules des réserves abondantes sauvegarderont ses quelques quatre-vingt âmes.
Gerfo se lève, avant de passer plusieurs minutes à s’étirer en silence, laissant la place aux bruits quotidiens des travaux de cuisine, de raccommodage de vêtements, d’artisanat.
La conversation reprend entre les deux chasseurs; Sonya convient du chemin où converger avec Gerfo, au cas où l’un d’eux aurait besoin d’aide pour rapporter son butin carné. Emil, leurs mots glissant sur ellui sans l’imprégner, se tourne plusieurs fois vers la tente du maître d’armes. Déjà onze ou douze minutes. Trouvant le temps long, iel lève la tête vers le ciel. Une encre éternelle, insondable, indifférente.
…Bon, on y va. Bon vol! ponctue Sonya à l’attention d’un Emil perdu dans ses pensées.
Oh. Oui. À plus tard.
Ses amis s’éloignent avec un regard inquiet qu’iel n’aperçoit pas. Iel continue de fixer le ciel, comme si…
Emil!
La voix du maître d’armes, tonitruante malgré sa faiblesse physique, l’appelle. Retournant dans la tente, Emil se voit rendre son couteau, avec un manche entièrement neuf.
Merci beaucoup.
De rien. Tu veux bien me rendre un service?
Emil hoche la tête gravement. Le vieillard approche son visage du sien, et murmure à voix basse.
Trouve une grosse lime pour ton copain. Ou n’importe quoi de costaud pour que je lui en fasse une. Cet idiot n’apprendra rien tout seul si tu ne lui forces pas la main.
Il gratifie Emil d’un sourire complice, enfoui dans un visage drapé de rides. Cellui-ci contemple son interlocuteur un moment, sans rien dire, avant de bégayer ce qui lui semble être un “d’accord”. Iel quitte prestement la tente, puis se frotte les yeux.
Au calme dans la tente de Sonya, Emil examine sa carte tout en grignotant des fruits secs; un privilège accordé par la propriétaire des lieux pour l’avoir aidé à en décharger les réserves de nourriture.
Son regard traverse les chemins que la horde a déjà empruntés, et les compare à la route inconnue où ses membres se trouvent en ce moment. L’énorme serpent d’encre gradué, qui représente un Cycle standard, lui paraît à la fois si proche et si loin sur une représentation à cette échelle. Une échelle pas tout à fait uniforme, soit dit en passant.
Frustré par le manque de données sur la région, iel ne peut que se contenter de la compléter ellui-même. Sortant un stylo Éteint et un crayon rudimentaire de ses affaires, iel se met à tracer le chemin de semaines passées à l’encre noire. Puis, son ouvrage terminé, iel extrapole au crayon la tournure que les terres lui ont semblé prendre.
Hé. Emil.
Sonya est de retour, visiblement pour rapatrier une caisse de nourriture oubliée. Son ami, restant assis en tailleur, s’écarte gentiment pour lui laisser le champ libre.
Emil.
Ah, mince. Elle a vraiment quelque chose à lui dire, donc. Iel repousse sa plume et son crayon.
Qu’est-ce qu’il y a?
Elle s’assoit devant ellui, à une distance polie, avant de respirer un grand coup. Ce n’est pas dans ses habitudes.
Promets-moi que tu ne partageras pas ce que je vais te dire.
Iel lève enfin le nez de sa carte.
…Bien sûr, affirme-t-iel à voix basse, un peu craintif de ce que Sonya, cette brave Sonya, pourrait lui demander de taire.
Elle inspire et expire à nouveau.
Combien de temps est-ce qu’on a devant nous, tu penses?
Emil reste interdit.
Personne n’est censé poser ce genre de questions.
Tu sais que-
Sonya.
Non, écoute-moi. Tu sais qu’on va bientôt perdre le maître d’armes. Que Trois-Ailes se fiche de nous, et que Marche-Foudre en a encore moins à faire de nos galères. Eschêne est à bout.
Sonya, baisse la voix, je t’en conjure, implore Emil en tendant les mains vers elle.
Rien à foutre! répond-t-elle avec violence mais en obéissant à l’ordre d’Emil. S’ils m’exilent, qu’est-ce que ça change? D’ici 3 jours ou 30 Cycles, Bois-Vert va crever. Tu m’entends? Crever! Moi, Gerfo, tous les meilleurs; ils se partageront les morceaux de choix, et les autres n’auront… plus…
Au moment où elle éclate en sanglots, Emil l’a déjà prise dans ses bras.
Iel ne connaît que trop bien les sentiments qui agitent son amie. Iel sait que bien peu de choses peuvent les consoler.
Les dieux…
M’en fous des dieux, lâche-t-elle dans un gémissement. M’en fous de tout.
Emil ne croit pas aux mots, mais il les prononce quand même. Parce que ce sont ceux qu’on lui a dit, et que tout le monde dit.
Il faut vivre. Il faut croire et continuer.
Continuer à quoi? demande-t-elle avec sarcasme en posant sa tête contre son épaule. À tourner en rond?
Elle essuie ses larmes.
Je ne sais pas.
Je vais te dire ce que je sais, moi. Ma famille veut que je me tire pour une autre horde. Et ils ont raison. Mais qui prendra soin d’eux si je les laisse? Et s’ils pouvaient se tirer, eux aussi, qui voudrait d’eux?
Personne. La famille de Sonya est bien trop kayal, ou trop malade. Ou les deux.
La peau de son père ne cesse de se couvrir d’écailles rigides depuis la fin de son enfance. Aujourd’hui, il ne peut plus marcher. Son esprit est toujours intact; aussi enseigne-t-il aux jeunes enfants à lire, écrire et compter. Les excroissances se répandent maintenant sur son torse, et ses capacités respiratoires diminuent chaque semaine.
La mère de Sonya, elle, s’est juste vue dérober l’énergie d’un uumain normal dès la naissance. Elle ne peut rester éveillée que 12 heures par jour au mieux de sa forme; un temps qu’elle dédie essentiellement à son mari et ses enfants. L’herboriste de Bois-Vert, Foss, parvient à soulager sa fatigue chronique à l’aide de toniques, mais ceux-ci exigent des ingrédients précieux; leur usage est donc essentiellement réservé aux chasseurs, guerriers et autres premiers défenseurs de la horde.
Un tel remède soulagerait sans doute les mêmes symptômes chez Paliot, son jeune fils et le petit frère de Sonya, si on arrivait seulement à lui administrer. Une bonne moitié de toute sa peau couleur anthracite se hérisse de longues pointes dès qu’on s’approche de lui. Un don kayal impressionnant, mais inutile contre un prédateur intelligent. Sonya est bien la seule à pouvoir le toucher sans lui faire peur, et à lui faire prononcer autres chose que des interjections monosyllabiques.
…Je sais plus quoi faire, murmure-t-elle en séchant ses larmes. À part chasser.
Emil a toujours eu du mal à réconforter ceux qu’iel aime. Mais ça ne l’empêche pas d’essayer du mieux qu’iel peut.
Alors il faut peut-être aller chasser.
Un petit souffle sarcastique quitte ses lèvres.
T’es sérieux?
C’est ce que me dit Gerfo. Quand ça va pas fort, il dit qu’il pense à sa prochaine chasse. Qu’en tuant un animal, il se sent plus vivant. Et qu’en voyant les autres en manger un morceau, il sent que tout le monde est plus vivant.
Emil caresse la tête de Sonya, lentement.
Il a le mérite d’être simple, notre Gerfo, lui répond-elle.
Ouais.
Pendant quelques minutes, l’univers d’Emil et de Sonya se réduit à la tente. L’agitation des hordiers, ses joies feintes et ses joies véritables, les traversent lentement, comme une brise chaude dans de hautes herbes.
Tu devrais insister pour l’accompagner, avant qu’il parte.
Je t’ai dit-
À te voir, t’en as besoin. Alors dis-lui. Que c’est un besoin.
Elle soupire.
Tu m’énerves, à avoir tout le temps raison sur ce genre de trucs.
Désolé, s’excuse-t-iel en interrompant le mouvement de sa main. Je voulais pas…
Non! C’est pas ce que je voulais… oh et puis merde. Oublie.
Elle se lève en trombe, calme ses nerfs.
J’y vais. Fais gaffe, où que t’ailles.
Sonya et ellui échangent un hochement de tête. Elle recale son carquois à sa ceinture et son arc dans son dos, remet en ordre les cheveux qu’Emil a caressés, et quitte prestement ses quartiers.
Emil ne sait pas exactement s’iel la consolée comme il se doit. Iel sait juste qu’iel a fait de son mieux, et que son amie est plus forte qu’elle ne le croit. Elle tiendra encore un peu plus longtemps.
Boussole. Couteau. Petites provisions d’eau. Reste de fruits secs. Matériel de cartographie. Emil fait le tour de ses affaires une dernière fois. Iel n’a rien oublié.
C’est l’heure de faire, comme de coutume, une rapide tournée des requêtes.
Tout sauf du bois! lui gueule la menuisière avec un sourire sardonique. Non, sans rire. Qu’est-ce que tu crois que je pourrais demander d’autre?
J’imagine que tu as déjà parlé à Otroe, alors… des bougies, ou de quoi en faire, lui glisse un des tisserands à voix basse. Tu sais pour qui.
On a suffisamment de métal, je dirais? confesse le forgeron en croisant les bras. Mais je ne me plaindrai pas si tu m’en trouves plus. Ça fera toujours du rab à échanger, une fois fondu en lingots.
Emil rend ainsi visite à presque la moitié des adultes du campement, mémorisant leur demandes. Iel ne les note pas sur du papier, non; le matériau est trop précieux- un bon charognard se doit d’avoir (et d’entretenir) une bonne mémoire.
Évidemment, bien des demandes qu’on lui adresse resteront sans réponse, du moins pour un moment. La patience est une vertu indispensable au sein d’une horde. Mais iel prend soin d’écouter ceux qui l’ont accueilli, avant chaque expédition importante. C’est la moindre des choses.
Une fois son rituel social terminé, Emil serre son poncho autour de son cou, et lance son regard dans les couleurs boueuses de l’horizon. Un horizon sombre, à l’atmosphère électrique sifflante, bouillonnant au-dessus d’une palette à la chaleur fânée. Un demi-orage demi-perpétuel.
Ses poches sont remplies, mais son sac l’est peu. Iel ne doit s’encombrer que du minimum à l’aller, pour rapporter le maximum au retour.
Iel quitte l’enceinte du camp, saluant les guerriers en faction. Quelques autres « Bon vol! » parviennent à ses oreilles, auxquels iel répond avec un sourire un hochement de tête épuisés.
En s’avançant dans l’inconnu grisâtre pour une énième expédition, Emil ne prononce aucune prière. Car une prière est inutile sans destinataire.
L'Envol