Malhonnêteté

book 1, chapter 4
Last edited 2026-03-24
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Grincement
TO BE CONTINUED

Un second petit-déjeuner, une émission radiéthérique et trois tours de Rieli autour des jambes d’Etrika plus tard, elle et Emil quittent la demeure des Walbravir.

L’air est chargé d’une chaleur douce, contrebalancée par les dernières brises que la tempête nocturne a abandonnées dans son sillage. L’heure parfaite pour les enfants de courir dans les rues pavées, les personnes âgées de s’adonner au jardinage… et les adultes de se cloîtrer dans des voitures bondées pour se rendre au travail.

Les étudiants, qu’on habitue doucement à ce train de vie, les imitent. En ce moment, Etrika et Emil attendent l’arrivée du véhicule scolaire, aux côtés d’une poignée d’autres étudiants. Emil remarque leurs robes noires, similaires à celle d’Etrika mais pas forcément identiques; certaines arborent les mêmes accents bleus aux extrémités, mais d’autres se parent d’ocre, d’incarnat.

Varient également les emblèmes en émail épinglés à leurs poitrines, sigles composites décorés de symboles évocateurs. Un alambic. Une carte. Un engrenage. Chacun souligné de barres et de points, qu’Emil interprète comme une hiérarchie.

Même ceux qui étudient sont classés, ici.

Emil? Tu m’écoutes?

Etrika pense qu’iel avait le regard dans le vide, mais iel observait en réalité ses propres insignes. Un bouclier paré d’une croix carrée, deux barres et un point. Dans les deux cas, iel n’a en effet rien entendu.

Pardon, Et-

Ahlrik.

C’est vrai; leur drôle de manières avec les noms. Iel s’éclaircit la gorge.

Pardon, Ahlrik.

Tu restes près de moi, d’accord? Tu n’as pas de passe des transports, et j’imagine que tu préfères éviter, euh, qu’une bousculade te- enfin, tu comprends.

Iel acquiesce en silence. Se remémorant ses mots sur le sujet, elle prend le risque de lui poser une question; sans manquer de s’assurer que le groupe d’étudiants leur prête suffisamment peu d’attention (au-delà de son cache-oeil très remarquable).

Tu… tes mains et tes yeux. C’est “kayal”?

Emil hoche la tête à nouveau.

C’est arrivé pendant le chemin vers ici. D’un coup.

Etrika déglutit malgré elle. Tu m’étonnes. Quel genre de sort laisse des séquelles pareilles? En fait, elle le sait très bien. Mais elle a encore du mal à l’accepter. À accepter que quelqu’un qui aurait pu être un ami d’enfance ou un voisin ait traversé les épreuves de la guerre.

Je comprends que ce soit un sacré choc pour toi. Mais sache que ça ne te portera pas préjudice ici. Entre ça et tes vieux vêtements, je sais ce que j’aurais choisi.

Assis au bout d’un banc de l’arrêt, Emil contemple les rails qui se perdent et se divisent plus loin dans les rues.

Tu m’as dit toi-même qu’il n’y avait aucune honte à être kayal.

C’est… différent.

Pourquoi ça le serait?

Iel désigne discrètement le groupe d’étudiants, gêné.

Les gens ici sont pas kayal comme moi. Quand ils sont très kayal, ils ressemblent, tu vois bien.

Etrika observe l’assemblée quelques mètres plus loin, clignant des yeux si fort qu’on les entendrait presque grincer. Elle se retourne vers ellui avec une confusion manifeste, et lui répond d’une voix basse.

Emil, tu… tu te fous de moi?

“Fu”?

Elle se place devant ellui pour cacher leurs visages aux étudiants (toujours en plein bavardage), et lui aggripe si fort les épaules supérieures qu’iel croit un instant qu’elle va les arracher.

Qu’est-ce qu’on t’as appris à l’école? Les autres sophontes ne sont pas des tératraumatisés! C’est quoi cette mentalité?!

Ses joues sont rouges d’un mélange hautement spécifique de honte et de colère. Emil n’ose pas bouger.

C’est quoi alors? C’est quoi “so-fonte”?

Elle lui tire la main et la place sur le traducteur près de la sienne, bien décidée à clarifier le sujet avant qu’iel ne tienne davantage de propos embarrassants.

[Θ][!]{ ERREUR. OBJET INDISPONIBLE DANS LE LANGAGE-CIBLE. }

Un frisson de pure surprise la traverse, mais elle comprend vite le problème sous-jacent.

Tu n’as jamais vu de xalaim? De vespin? De sylvite?

Ahlrik, lui répond-iel avec la crainte d’un animal pris au piège, je comprends pas tes mots, et tu fais mal à mes épaules.

Oh. Pardon.

Elle relâche la pression, sans pour autant rompre le contact. L’unique œil fonctionnel d’Emil oscille entre ceux d'Etrika et ses bras, cherchant une voie de sortie.

Tu n’as grandi qu’avec des uumains?

Oui! s’exclame-t-iel à un volume retenu en reconnaissant le mot. J’étais dans une horde de un peu dessous cent uumains.

La vache, marmonne-t-elle en ôtant enfin ses mains d’Emil.

Elle n’a pas le temps de lui faire un cours magistral, mais peut limiter les dégâts jusqu’à ce qu’un pédagogue plus compétent lui en donne un.

Ce sont juste des sortes de gens différents. Des sophontes différents. Pour toi, c’est normal d’avoir de la peau; et pour un vespin, c’est normal d’avoir des ailes. Retiens-toi d’appeler quiconque “kayal” ou je ne sais quoi. Par pitié, dis-moi que tu comprends.

Je comprends, je promets! la rassure-t-iel.

La tension dans l’air persiste à l’approche de la voiture scolaire. Au tournant de la rue, Emil perçoit d’abord une vague forme métallique à la peinture vert forêt; elle se précise rapidement en un wagon d’un peu moins de dix mètres de long, à la façade avant frappée d’un emblème identique à celui cousu aux épaules des robes des étudiants.

Après deux coups de cloche, le véhicule ralentit, puis s’arrête dans un crissement auquel l’échine d’Emil répond par un frisson désagréable. Sans interrompre leurs conversations, qui semblent traiter d’examens exigeants, les étudiants se dirigent vers une ouverture sans porte à l’avant de la voiture, et sortent un papier de leurs poches. Etrika fait de même.

Même histoire jusqu’à nouvel ordre, rappelle-t-elle discrètement à Emil.

Un personnage en uniforme assis devant un jeu de leviers aux tailles hétérogènes salue un à un les nouveaux passagers: un vespin qui, comme le tailleur dont Emil a fait la connaissance hier, arbore une veste sans manches afin de laisser le champ libre à la membrane le long de ses bras, pour préserver leur usage en tant qu’ailes. Ses jambes digitigrades aux griffes puissantes reposent impatiemment sur une paire de pédales asymétriques; il a hâte de les presser pour reprendre la route.

Mhm. Mhm. Mhm. Tiens? Un nouveau visage. Ta carte, s’il te plaît.

Emil lève l’oeil vers le chauffeur, et lutte pour interpréter un visage à l’expression plate, pas si éloigné de celui d’un atriarche sur le point de lui faire un reproche.

Iel n’en a pas encore, explique Etrika. Étudiant étranger, pas tout à fait régularisé, mais bientôt. Je l’accompagne.

Les sourcils du chauffeur ne se lèvent qu’à peine, et sa bouche n’esquisse qu’un tout début de sourire, mais les oreilles pointues qui traversent sa casquette se dressent, et les pavillons de chaque côté de sa tête se déploient plus largement.

Oh, je vois! J’espère que Presquile te plaît, alors. C’est bon, installez-vous tous les deux.

Emil et Etrika le remercient prestement, et s’installent côte à côte sur un siège à la garniture textile décolorée par des années d’usage.

Sitôt assis, le chauffeur passe la première, tirant un levier pour en repousser un autre dans la foulée. Emil s’affale presque contre Etrika dans la secousse occasionnée, lâchant un juron léger dans sa langue.

Désolée, lui souffle-t-elle en s’époussetant. Ces trucs-là ne sont jamais tendres au démarrage.

Une fois l’équilibre retrouvé, iel enregistre chaque détail de l’intérieur du véhicule. Les anneaux suspendus au plafond, le bois brillant des sièges, les carreaux presque entièrement propres. Son attention se porte vite au-delà desdits carreaux, vers une ville qui s’éveille.

Tu voyages ainsi tous les jours? Avec ce, euh, chariot? Et vers l’université?

Pas tous les jours, mais presque. Pourquoi cette question?

Emil admire toujours l’activité urbaine. Aux abords d’une rue en pente douce, iel aperçoit le terminus du fleuve, précédé d’une série de barrages et de réservoirs. La vue est superbe, et terrifiante. Un coup de couteau qui interrompt net le flux aqueux; par-delà ne demeurent que des masses nuageuses indistinctes, et des fantômes d’îles et îlots lointains.

Pour rien.

Qu’est-ce que ça fait, de dormir des cycles et des cycles au même endroit? De travailler au même endroit? De baigner, même idyllique, dans le même paysage?

La réponse instinctive d’Emil serait qu’une telle monotonie doit affaiblir l’esprit. Certes, sa vie jusqu’à présent a eu son lot d’habitudes, mais au moins iel ne végétait pas comme les gens d’ici.

Et pourtant, est-ce que le rêve frivole de toute horde n’est pas de s’arrêter, un jour? Monter des huttes et non des tentes? Trouver un endroit à l’abri du danger pour de bon, et… rester?

Etrika n’est pas dupe. Elle peut presque voir les pensées d’Emil à l’oeuvre, comparer ce qu’iel voit à ce qu’iel a vu.

Elle choisit de l’aider à oublier.

Qu’est-ce que tu regardes? lui demande-t-elle en se levant. Le fleuve?

Non, au-dessus.

Etrika se rapproche pour avoir un meilleur angle.

Presquile-la-Jeune?

C’est la première fois je vois des véhicules avec des cordes comme ça. J’espère c’est solide?

Bien sûr. À l’ouverture des dernières lignes, tout a été renforcé. Ma mère m’en a parlé.

Ta mère? Ann- je veux dire, Venjir? Madame Ahlrik?

Oui, répond-elle, amusée qu’iel se souvienne de son nom de branche. Elle opère celle-là; la Ligne Onze.

Son bras se tend vers l’extrémité nadir d’un des segments lointains; une magnifique petite station, minuscule à cette distance, régulant la danse des rames rouge pâle à travers les cieux depuis Cascade.

Une chute pareille…

Et de toute façon, ce n’est pas là qu’on va, poursuit-elle pour le ramener à leur véhicule. Ne t’inquiète pas.

Emil affiche une moue aussi pleine d’intrigue que de frayeur. Non, iel n’a pas envie de s’essayer aux téléphériques, ça se voit.

Regarde plutôt par là, lui conseille-t-elle. C’est là qu’on descend; “Place Soquis”.

Nouvel arrêt, nouvelle secousse; Emil comprend la fonction des anneaux suspendus en voyant de nouvelles mains s’en emparer, mais iel ne peut pas se le permettre, au risque de soulever son poncho et dévoiler ses marques kayal. La voiture scolaire est maintenant remplie aux trois quarts.

Suivant l’index d’Etrika, iel distingue l’avenue où réside le tailleur. La scène est très différente, tant en couleurs qu’en densité de population, mais Emil reconnaît plusieurs points de repères; notamment la confiserie avec sa toiture rose criard.

On va passer par le tailleur, voir s’il a déjà fini, à tout ha-

Saluuut! Dis donc, tu nous amènes qui, Etrika?

Emil et elle se tournent à la mention de son nom.

Ceux-là, remarque-t-iel, doivent être des compagnons d’étude; leurs robes sont totalement identiques à la sienne. Mais les ressemblances prennent fin là; les impressions qu’ils renvoient sont on ne peut plus différentes.

À sa gauche, une uumaine à la coiffe blonde soignée, qui observe Emil tel un enfant face à un nouveau jouet, mais sans une once d’innocence dans ses grands yeux gris. À sa droite, un… Emil ne sait pas encore par quel nom on les désigne, mais il en a déjà vu un certain nombre. La peau et la chevelure noirs comme du charbon, un visage rond presque dépourvu de détails, de grands yeux à la sclère jaune. Son expression penaude s’entoure de grandes mèches désordonnées, matées en un chignon à l’arrière de sa tête.

Emil, articule Etrika à travers un sourire forcé, je te présente Trisha, et Jalamil.


Kenna, de son côté, franchit le seuil de la boutique du joaillier. D’une main gantée, il referme doucement la porte en verre derrière lui, privant de ce plaisir un mécanisme trop lent.

Le magasin, déjà bien éclairé par la météo, est presque noyé sous le scintillement de sa marchandise, réfléchi jusqu’au plafond par des vitrines impeccables. Pourtant, malgré toute cette lumière chaude, Kenna ressent le lieu comme froid, distant.

Peut-être parce qu’il est actuellement le seul client, levé si tôt. Ou peut-être est-ce la gigantesque étoile à huit branches plaquée or décorant le mur du fond, lui hurlant en silence que le panthéon au grand complet bénira toutes ses transactions.

À peine prétentieux.

Bien le bonjour, lui lance le propriétaire. En quoi puis-je vous être utile, cher client?

Kenna, contrairement à sa sœur, pratique ses discours:

Un héritage récent. Je cherche à faire estimer l’ensemble, mais surtout le neutraliser avant d’acter une vente. On ne sait jamais, avec des biens de cet âge.

Bien entendu, acquiesce le joaillier avec une torsion polie de ses bois.

Son client dépose son butin sur le comptoir, ombrageant un présentoir garni de colliers de perles. Les mains du sylvite ouvrent la boîte avec précaution, puis portent à ses yeux plissés une paire de lunettes affublée de pas moins de deux fois quatre lentilles.

Kenna n’a nullement besoin d’offrir des explications supplémentaires; ce serait même carrément suspect. À la place, il maintient simplement une apparence. La posture attendue, la désinvolture attendue, le demi-manque de respect attendu. Dans d’élégants habits qu’il n’a enfilé qu’une fois jusque lors (pour l’inauguration de l’usine où son père travaille aujourd’hui), il est l’archétype du jeune bourgeois, rare en Presquile ces temps-ci.

C’est la première fois qu’il rencontre un joaillier, à vrai dire. Aussi, quant il observe les montures en argent et les bracelets d’or rose derrière les parois vitrées, il n’est pas seulement dans son rôle: il admire réellement le travail d’orfèvre.

L’expérience ne lui déplairait pas, si jouer la comédie ne l’horripilait pas autant. Mais bon. Il est plus doué à ce jeu qu’Etrika, et ce n’est pas si cher payé pour se débarrasser définitivement d’Emil.

Superbement entretenus, commente le joaillier en tournant un diamant devant un œil. Bien que l’écrin laisse à désirer, s’autorise-t-il même à plaisanter.

Kenna suit la danse. Un riche héritier se doit de sourire à une pique mesurée.

Un piètre transport, mais qui a bien servi mes travaux d’étude.

Quelle maîtrise, si je ne m’abuse?

Géologie Théorique.

Un diplôme prestigieux complètement absent des universités de Presquile. Et ce n’est pas faute d’avoir cherché. C’est justement car il n’a pas les moyens de le poursuivre que Kenna reste indécis quant à son cursus.

Je comprends vos précautions vis-à-vis de votre héritage.

Se retournant un instant vers un bureau derrière les présentoirs, il sort une feuille imprimée d’un tiroir et la présente à son client, plume en main; un formulaire de consentement.

Une simple formalité.

Kenna réprime un clic de langue anxieux; il n’a pas utilisé de plume depuis… depuis combien d’années? Pourquoi cet imbécile n’utilise pas un stylo comme tout le monde? La main dans sa poche tremble pour celle sur le comptoir.

Aucun problème.

Oh, Bateleur. Si Tu guides ma main, je suis plus que prêt à T’offrir l’une de ces foutues gemmes.

Kenna gratifie le formulaire d’un nom à particule bidon, puis retient sa respiration en levant la plume. Ni faute ni tâche. Le plus dur reste à venir.

On y croit.

Dans un geste souple qu’il convient de qualifier de miraculeux, il exécute un superbe gribouillis bouclé, qu’un artiste contemporain pourrait interpréter comme des initiales.

Il rend papier et plume au joaillier, qui se penche sur le formulaire un instant.

…Excellent. Si vous vous donnez la peine d’examinez nos parures durant la procédure, n’hésitez surtout pas à vous tourner vers mon apprenti pour plus de détails, indique-t-il en tendant une main vers un employé occupé à nettoyer une bague, que Kenna n’avait même pas remarqué jusqu’à présent.

Avec plaisir.

Ce ne sera pas long.

Une fois le joaillier disparu dans l’arrière-boutique, gemmes en boîte et boîte en mains, Kenna expire longuement, et ferme les yeux le temps de remercier la Vertu de la Chance.

Merci, l’ami. Je Te mets de côté la plus belle.


Dans le wagon bondé, Emil a l’impression d’étouffer, et la conversation incessante de cette Trisha lui fait mal au crâne. Elle ne cesse de questionner Emil et Etrika, sans même donner le temps à l’un de respirer alors qu’elle cuisine l’autre. D’où tu viens? Tu t’es décidée pour la fête? Qu’est-ce qui t’es arrivé à l’oeil? Déjà fini tes devoirs? Perso, j’ai terminé la nuit dernière…

Cette fille s’accroche à leurs basques comme un tourment. Et le pauvre hère qui l’accompagne est aussi désemparé qu’Emil. Profitant d’un instant de répit, iel murmure à son traducteur, cherchant les termes appropriés pour demander discrètement à Etrika de s’éclipser au plus vite.

Iel se rappelle trop tard que le replika n’a pas de contrôle de volume.

[Δ>Θ]{ MOULIN À PAROLES. }

Le groupe complet se tait. Trisha se tourne vers Emil, ses yeux pareils à des crocs prêts à bondir dans sa direction.

Pardon? lui adresse-t-elle d’un ton glacial.

D’autres étudiants dans la voiture, étonnés d’entendre l’intonation familière du traducteur, ont détourné leur attention vers Emil et Trisha. Etrika et Jalamil sont figés de surprise, et le dévisagent avec une expression indéchiffrable.

Oh, la poisse. Vite. Un autre mot.

Non, je- je voulais dire, jashemelo, bredouille-t-iel à l’appareil.

Un terme nuancé, qui reconnaît la volubilité de quelqu’un tout en assurant que ses propos restent intéressants et appréciés.

Dommage que la nuance ne soit pas le fort du traducteur.

[Δ>Θ]{ MOULIN À PAROLES. }

Trisha, déjà pâle de peau, blanchit face à un tel outrage. Elle cherche un soutien dans l’assistance, mais n’a que le temps de voir ses camarades scolaires lui tourner le dos en hâte, gênés.

Elle ouvre la bouche, mais aucun son n’en sort. Le visage tordu de honte, elle appuie en hâte sur un bouton mural, signalant qu’elle doit descendre au plus vite. Chance dans son malheur: seules quelques secondes la séparent du prochain arrêt. Elle bouscule sans considération un duo d’uumains pour se précipiter hors du véhicule, loin des regards.

Emil, Etrika et Jalamil restent interdits un long moment. Non, ce n’est pas le moment de paniquer; iel doit dire quelque chose, n’importe quoi.

Excusez-moi. Je ne voulais pas…

Sans changer de regard, Jalamil lui pose une main sur l’épaule, et lui souffle, avec un soulagement manifeste:

Ne t’excuse pas. Je t’en dois une.

Emil a rarement été aussi confus de sa vie.


Un ressortissant étranger?

Je l’amène à Oskobel; iel a… sauté quelques étapes, côté administration.

Sans offense, ça se voit.

Etrika et Jalamil patientent quelque minutes devant le tailleur, adossés aux vitres, alors que leur sujet de conversation récupère son poncho remis à neuf.

Vraiment, merci encore. Pour le coup du traducteur.

C’est pas moi qu’il faut remercier, répond-t-elle en riant.

Non, sans rire. J’aurais pas supporté d’être son nouvel animal de compagnie un jour de plus. Qu’elle aille se faire voir avec ses fêtes et son club.

Les deux étudiants s’observent mutuellement, sourire en coin, pas mécontents d’avoir trouvé l’un en l’autre une compréhension difficile à aborder autrement. L’ennemi de mon ennemi…

Tu crois qu’elle va prier le Pèlerin pour limiter les dégâts?

C’est plutôt le Bateleur qu’il lui faut à ce stade, je pense.

Etrika et Jalamil rient fort, de bon coeur. Une fois leur éclats terminés, Emil refait son apparition.

Il a lieu quoi?

Rien, répond Etrika. Juste… oh!

Elle s’arrête un instant pour considérer son nouveau costume, maintenant au complet. Le tailleur a dû travailler toute la nuit à un tel ouvrage: les coutures dans le tissu mat et épais du nouveau poncho sont parfaites. Les couleurs font effectivement bien la paire avec ses guêtres, jusqu’aux boutons.

Au col pend un lacet d’excellente qualité, décoré d’un trio d’étoiles en tissu au côté gauche: mode Baritzienne, d’excellent goût.

Ça te va vraiment bien.

Tu penses?

Emil fait un lent tour sur ellui-même, s’habituant au vêtement. Le tissu, plus lourd, lui tient agréablement chaud et retombe plus fermement sur ses bras, dissimulant plus facilement sa silhouette insolite.

J’approuve aussi, ajoute Jalamil, les bras croisés.

L’étranger sourit. Ressentir le contact des tissus rescapés sous le poncho l’a d’abord étreint d’une nostalgie douloureuse, mais elle est vite devenue une force, une bénédiction. Les siens l’accompagnent. Son monde intérieur le réconforte à travers les fibres propres, teintées d’un parfum neuf, énergique.

Les poings (visibles) sur les hanches, iel interroge ses accompagnateurs avec une vigueur renouvelée:

Dans cette direction, l’Université?

Le petit groupe se remet en route, esquivant les passants sous un ciel bleu dégagé. Les nuages se raréfient, laissant la pointe brillante de plusieurs étoiles atteindre leurs yeux.

Alors qu’il converse avec Etrika de sujets au-delà de la compréhension d’Emil, Jalamil finit par remarquer que ce dernier l’observe.

Qu’est-ce qu’il y a? J’ai un bouton défait…?

Non, clarifie Emil. Je me demandais-

Pas de mots chargés, se rappelle-t-iel.

-quand est-ce que tu as changé?

Le regard d’Emil est tourné vers ses jambes. Pris par les événements, iel a mis du temps à remarquer que Jalamil en possède trois.

Oh, mon Alignement! Ça doit faire… quelques mois? répond-il avec plaisir en jetant un regard aux groupes d’orteils ronds dépassant de ses chaussures. Presque toute ma famille est tripode; je me suis habitué vite.

Toute sa famille? Enfin, tant qu’ils n’ont pas le genre d’afflictions qu’a celle de Sonya.

…Sonya. Faites qu’elle et les siens tiennent. Iel coupe court à ces pensées avant qu’elles lui serrent trop le coeur.

C’était comment?

Hm?

Les temples, la retraite spirituelle, reformule Etrika. C’était bien?

Comment dire… c’est surtout tranquille? Un peu comme un séjour à l’hôpital, mais presque sans douleur, et le repos vient vraiment facilement. Et la nourriture est excellente. …Par contre, le premier jour est vraiment une sacrée corvée; tout le monde le dit, mais c’est autre chose de le subir soi-même.

Ah, Emil comprend mieux! Ceux-là ont des maîtres-chair de profession, sans doute très nombreux.

Iel a vite remarqué que les “changés” sont en vaste majorité des adultes; leurs enfants gardent en grande partie une physionomie uumaine. Est-ce un rite de passage pour eux? Une disposition de naissance? Emil donnerait cher pour avoir un livre sur la question dans sa langue natale, mais iel devra sans doute commencer par ceux de Rieli. L’un d’eux est bigrement épais; peut-être y trouvera-t-iel ce qu’iel cherche.

Etrika et Jalamil discutent toujours du pèlerinage de ce dernier quand ils arrivent devant l’Université.

Jusqu’à présent, Emil a seulement vu les bâtiments du campus derrière les arbres du parc et les toits des échoppes. L’entrée revêt déjà des proportions immenses, avec une grille qu’on pourrait fondre en des dizaines, peut-être une centaine de lingots d’acier. Et cette immensité gagne encore en magnitude quand iel contemple le bâtiment principal.

Au bout d’un chemin pavé flanqué de conifères brun-bleus sous lesquels lisent ou parlent des groupes d’étudiants, une construction si large qu’Emil ne peut la voir en entier sans avoir à tourner la tête. Toute en briques d’un gris chaud et en hautes fenêtre quadrillées, sa silhouette donne à Emil l’impression de voir la plus grande ruine qu’iel a visité auparavant soudainement restaurée. Des plantes grimpants (ou plutôt descendantes) courent le long de colonnes de renfort depuis des toits pointus, entre une foule de cheminées et de pièces surélevées en tours.

Et ce n’est que la partie visible.

Combien… de gens apprennent ici?

Plus ou moins tous les jeunes adultes de la ville? hasarde Jalamil en haussant les épaules. Après, c’est bientôt les examens, donc il n’y pas si grand monde.

Sauf les profs, complète Etrika.

Donc la moitié du grand total, plaisante-t-il.

Dehors lézarde une horde entière d’étudiants. Dedans œuvre donc une horde entière de professeurs. Iel est maintenant convaincu: une telle concentration de tant de sagesse doit pouvoir l’aider dans sa quête.

Emil monte les marches jusqu’aux massives doubles portes de l’entrée principale avec une lenteur quasi-religieuse, levant l’oeil vers l’emblème de l’institution plusieurs mètres au-dessus de lui. Une calligraphie détaillée, qu’iel n’a pas vu avant, le souligne.

Cela dit quoi? demande-t-iel le doigt levé.

“La vérité divine, en chacun de nous.”

Oh.

Une expression unique barre le visage d’Emil un moment, avant qu’iel se désintéresse vite de la devise de l’établissement pour rattraper Etrika et Jalamil, déjà à l’intérieur.

Tout comme la maison Walbravir, le luxe des lieux se ressent dans la qualité et l’entretien des matériaux de construction. Ici toutefois, Emil contemple de la pierre et non du bois; de la pierre polie, cirée, formant au sol une alternance de motifs carrés. Des créatures ailées mi-reptile mi-oiseau, et des soldats en armure. Iel ne saurait dire quel camp gagne le bataille; chacun semble submergé par ses adversaires cardinaux.

Bon, c’est là qu’on se sépare, intervient Jalamil. Bonne chance avec tes études, Emil!

Il lui tend une main, qu’iel tarde un peu à serrer, avant de s’éloigner. Etrika l’interrompt, à voix trop basse pour que Jalamil l’entende:

Excuse-moi; est-ce que-

Ahlrik-Svan?

Elle se retourne vers l’étranger, puis vers la figure sombre dans le couloir désert, maintenant un peu plus loin. Elle ne sait même plus ce qu’elle voulait lui dire. Peu importe.

Qu’y a-t-il, Emil?

Le professeur est dans quelle direction? Et je lui parle avec quel nom?

Il te le dira, t’inquiète. Suis-moi, conclue-t-elle avec une pointe d’agacement.

Suivant Etrika de près, Emil s’engage dans une série de couloirs et d’escaliers somptueux, à la décoration sobre mais néanmoins impressionnante. Entre les portes en bois massif et les panonceaux aux lettres fines numérotant les salles de classe et les amphithéâtres, iel ralentit de temps à autre pour admirer des portraits occasionnels.

Tous représentent des figures à l’allure sévère, mais on discerne dans certains visages qu’ont a forcé leur trait pour l’occasion. Leur costume, fort semblables aux robes noires des élèves, sont complétés par une écharpe d’un blanc pur comme le neige, décorée de médaillons à la fonction inconnue d’Emil.

Une fois quatre couloirs, deux virages et une flopée d’escaliers gravis, Etrika s’arrête devant la deuxième porte d’une rangée serrée de dix; des bureaux individuels pour les professeurs.

On y est. Pas trop le trac?

Emil nie de la tête, mais se sent pourtant étrangement fatigué. Est-ce l’aboutissement de son voyage? L’idée de s’ouvrir à un haut fonctionnaire inconnu? Les dimensions cyclopéennes des lieux?

Quitter Etrika?

Celle-ci donne trois coups brefs à la porte, un peu nerveuse. Une voix grave, plus proche de celle d’un conteur que d’un érudit, les invite:

Entrez donc.

Etrika pousse la porte dans un bourdon sourd, portant; les gonds implorent qu’on les huile. Poignée en main, elle fait signe à son compagnon d’entrer de l’autre. Iel respire un grand coup, avant de s’avancer avec tout le courage à sa disposition.

Le premier de ses sens qui interprète l’endroit est l’odorat.

Tout ici sent le papier. Le vélin. L’encre. L’arôme même de la littérature. Dans des rayonnages interminables s’empilent des livres, des classeurs, des rapports, des thèses, des archives, et les dieux seuls savent quoi d’autre encore. La connaissance ici est dense; si dense qu’elle ne semble laisser aucune place au loisir, à la touche personnelle de son propriétaire.

Un trésor pour lequel certains des siens auraient tué.

Professeur Oskobel? Bonjour- c’est, hum, Etrika Ahlrik, Walbravir. Deuxième année en Secourisme et Service Public. Je vous amène quelqu’un qui souhaite vous rencontrer.

Bien sûr; je suis à vous dans un instant.

Emil enregistre les traits du professeur, partiellement masqués par un meuble de bois clair à la structure soulignée de métal.

La teinte de sa chair végétale est sombre: un brun terne qui paraît ignorer la lumière ambiante. Une paire de lunettes rectangulaires aux verres propres encadre ses yeux fins, rougis par la première moitié d’une longue existence. Depuis ses joues et son front poussent deux paires de branches fines, alourdies par des feuilles brunes qui leur donnent la silhouette de plumes. Sur son dos courbé par la lecture d’un document tombent de longues vignes, frêles et bruissantes.

Après quelques instants penché sur le papier à grommeler avec satisfaction, il saisit un tampon et une éponge à encre depuis un coin de son espace de travail, marquant la feuille d’un symbole circulaire d’un rouge agressif. Et se lève.

Qui est-ce donc?

Une fois le sylvite debout sur ses huit lourdes jambes et tourné vers Emil, iel réalise à quel point il est grand; aisément plus de deux mètres, même avec les membres inférieurs pliés par sa démarche.

Je suis…

Peut-iel réellement lui faire confiance?

Ojzin aurait tout de suite su quoi dire.

Je suis Emil Subarin. Et… et…

Et Ojzin n’est pas là.

…Je suis né très loin, et on m’a dit que vous pouvez aider ceux qui sont étrangers, pour étudier.

Le professeur se penche vers ellui, réajustant ses lunettes.

La direction ne m’a prévenu d’aucune arrivée; comment se fait-ce? poursuit-il avec un embarras sincère. Est-ce que…

Son regard s’arrête sur le traducteur au cou d’Emil. Pendant quelques instants très confus, il se demande comment un futur élève lui a subtilisé un important outil de travail. Mais lorsqu’il inspecte un compartiment de son bureau, il y trouve bien le replika familier, à sa place.

D’où tiens-tu donc un pareil objet? lance-t-il à Emil en se retournant.

Cellui-ci ne sait pas quoi répondre, et passe la torche à Etrika d’un regard.

Ce n’est pas un étudiant. C’est un réfugié. On- je veux dire, iel aurait besoin de votre aide. De parler en privé.

L’atmosphère entre Oskobel et Emil change. La curiosité devient calcul, et l’hospitalité devient prudence. Ses pupilles se resserrent. Les muscles sous la pulpe de ses joues se contractent en une expression grave.

Emil ne se décourage pas.

S’il vous plaît.

Oskobel croise les bras, une main portée à son menton, dans un silence complet.

L’étranger sait à quoi il réfléchit. Le pour et le contre. Ce que l’aider peut lui apporter; bon ou mauvais.

Etrika se mure dans un silence difficile à assumer. Elle voudrait s’exprimer en faveur d’Emil, mais ce n’est plus à elle de prendre la parole. Elle se demande si elle a seulement bien fait de le présenter avec les mots qu’elle a choisi.

Le sylvite finit par décroiser les bras pour les placer dans son dos. Même regard que les portraits dans les couloirs, remarque furtivement Emil. Il rend son jugement d’une voix sombre.

…Mademoiselle Ahlrik? Voudriez-vous patienter dehors, je vous prie?

Elle incline la tête, et offre à Emil un encouragement, main sur l’une de ses épaules alors qu’elle fait demi-tour.

Leurs yeux se croisent, emplis d’une inquiétude bienveillante.

Ça va aller, Emil.

Iel semble y croire. Et c’est ce qui compte.

Merci encore, Ahlrik.

La main d’Etrika quitte l’épaule d’Emil, et vient à la rencontre de la porte. En la fermant derrière elle, un instinct la pousse à les observer dans l’entrebâillement; elle a à peine le temps de voir Oskobel, d’un geste large, demander à son invité de s’asseoir. Dans son coeur, une étrange sensation d’adieu.


Monsieur?

Kenna lève le nez du présentoir sur lequel il était penché. L’opération a pris bien moins longtemps qu’il ne l’aurait estimé. Contrairement au polissage de la bague: l’apprenti du joaillier a changé trois fois de chiffon et deux fois de produit, et n’a toujours pas fini de la reluire.

Vous avez fait vite.

Le sylvite, un écrin en velours fin portant les gemmes en main, s’explique avec un sourire poli.

Vous serez heureux d’apprendre que votre héritage ne comportait aucun… vice caché. Les mesures sont formelles.

Aucun enchantement?

Dont l’hyperfine?

Dont l’hyperfine. Soyez sans crainte; si ces gemmes ont connu des heures sombres, elles sont tout à fait révolues. Souhaitez-vous un certificat d’inactivité?

Kenna a un mauvais pressentiment. Mais son déguisement doit persister un peu plus longtemps encore. Il classe l’information et se ressaisit.

Ma foi, cela ne me sera utile que si l’un de vos collègues formule une meilleure offre.

Sans se départir de sa bonhomie marchande, le joaillier extrait de sa chemise un petit rouleau de papier imprimé, et le déroule sur le comptoir. Avec l’octagramme derrière son sourire charmeur, on croirait presque à un eidolon. Kenna serait à peine étonné qu’il se considère comme un de leurs membres honoraires.

Un ensemble d’excellente qualité. Certains de mes clients seront enthousiastes à l’idée d’offrir à de tel trésors une monture adéquate.

Kenna s’empare de l’estimation unitaire, et la survole sans trop prêter attention aux détails du poids, de la clarté et de la capacité de charge des pierres. C’est le grand total qui l’intéresse.

Et quel grand total.

Le nombre comporte assez de zéros pour faire bâtir une petite maison dans n’importe quel beau quartier de Cascade. Et Kenna est parfaitement conscient de la marge que cet individu espère empocher, toutes transactions accomplies.

…Arrête de réfléchir. Réfléchir peut attendre, s’ordonne-t-il pour la première fois de sa vie.

Une excellente offre pour un excellent ensemble. Marché conclu, approuve-t-il en tendant la main.

Le joaillier la serre avec tant de force qu’il sent ses os craquer; mais il ne doit pas broncher.

Tout le plaisir est pour moi, Monsieur. Lexis? lance-t-il en direction de l’apprenti? Veuillez allez à la banque et me ramener un Bon Du Trésor.

Oh, non. Non merci.

Ce ne sera pas nécessaire, corrige Kenna en levant une main. Je vous prierai de m’accommoder en monnaie.

Le joaillier s’immobilise un instant, surpris par la demande de son client.

Excusez-moi? En monnaie?

Cela va sans dire. Un Bon Du Trésor Presquilien? raille-t-il avec un haussement d’épaules forcés. Souhaitez-vous donc infliger aux miens tant d’inconvénients administratifs?

Kenna lit en lui comme dans un livre ouvert.

Presquile n’est pas un état tendre envers les familles nobles. Oh, il accède bien à leurs demandes; mais rien ne le contraint à s’y presser. La jeunesse de l’île sait que c’est l’une des premières Résistances, aux côtés des grèves minières, qui ont mené à la Quatrième Guerre Civile. L’administration est rancunière, et la rancune est tenace.

Pour opérer ici, cet imbécile nostalgique d’un âge disparu doit disposer de liquidités importantes. Mais ses clients sont rares, et très certainement étrangers. Sans compter l’usage technologique toujours grandissant de ce genre de ressources. Il ne peut pas laisser un nouveau riche lui filer entre les doigts; surtout pas une bonne poire qui accepte son offre sans discuter, ajoute à sa liste de clients et déteste autant que lui la comptabilité.

Il a déjà craqué; dès qu’il a vu le contenu de la boîte.

…Vous avez tout à fait raison, Monsieur. Je vous présente mes excuses, et vous prierai de patienter quelques instants supplémentaires.

Kenna affiche une moue agacée; juste ce qu’il faut d’arrogance pour en finir au plus vite. Le joaillier repart vers l’arrière-boutique, la démarche tendue. Il a quelques temps devant lui pour réfléchir.

D’où Emil tire vraiment ces gemmes? S’iel ne les a pas dérobées à ses ravisseurs, alors à qui? Kenna ne peut croire qu’elles sont bien à ellui. Des soupçons qu’il arborait déjà quand sa sœur lui a rapportée l’affaire se confirment: avec un mouchard dans ses affaires, ceux à sa poursuite lui auraient mis la main au collet depuis longtemps. Mais quelque chose ne tient pas debout dans son histoire, et il n’arrive pas à mettre le doigt dessus.

Une chose est sûre; ni lui ni Etrika n’auront bientôt plus à se soucier d’ellui. Et c’est pour le mieux.

Un instant, lance-t-il au joailler, qui exécute un demi-tour rapide.

Désirez-vous autre chose, Monsieur?

Kenna tend avec délicatesse les doigts vers une émeraude, la seule du lot. Précieuse, mais pas parfaite non plus. En fermant un œil pour mieux l’examiner de l’autre, il peut voir de très légères impuretés dans l’éclat vert pomme du joyau. Des défauts structurels qui lui confèrent un certain charme.

Je garde celle-ci. Soustrayez-là du lot, voulez-vous bien?


L’entretien d’Emil lui semble durer une éternité.

Etrika s’est retenue plus d’une fois d’écouter à la porte, faisant les cent pas dans le couloir désert. La matinée est bien avancée, maintenant; et elle devrait… elle devrait… enfin, faire n’importe quoi.

Mais en ressortant ses notes, elle s’est vite aperçue que les lignes de formules invoquait l’image d’Emil et de son incursion, plutôt que le sort à modéliser. Rapidement, ce qui lui semblait une minute de rêvasserie s’est étalée en cinq, puis en dix.

Que diable se racontent-ils là-dedans?

Dos à la lumière traversant les hautes fenêtres dans une position inconfortable, elle n’est parvenue qu’à écrire la première variation (et encore; seulement au brouillon et après maintes erreurs) quand la grande porte du bureau d’Oskobel s’ouvre. Elle grappille les dernières miettes de leur conversation:

-miner à l’infirmerie. Oh, Mlle Ahlrik, vous avez attendu tout ce temps?

Euh. Oui.

C’est vrai: pourquoi a-t-elle attendu? Emil est entre d’autres mains maintenant. Enfin, presque.

Souhaitez-vous nous accompagner? Votre ami va être examiné, et je souhaitais discuter avec vous dès que possible.

Bien sûr, professeur.

Emil est resté silencieux durant leur bref échange, et ne semble pas vouloir rouvrir la bouche de sitôt. Sa mine est sombre et son pas lourd. Elle voudrait le réconforter; mais sans savoir ce qui s’est dit exactement dans le bureau, les mots lui paraissent creux, sans substance. Et le professeur n’est pas vraiment du genre à compenser leur mutisme.

Etrika n’a jamais visité l’infirmerie de l’Université, maintenant qu’elle y pense. Elle connaît l’infirmier, comme tout le monde; les futurs sapeurs comme elle doivent préserver leur santé pour sauver des vies, après tout. Mais les visites médicales obligatoires ont toujours eu lieu en dehors de l’école, dans une aile du plus grand hôpital de la région, et avec le soutien d’autres professionnels.

Revenus au rez-de-chaussée, Oskobel guide l’étudiante et l’étranger en dehors du bâtiment principal, pour traverser la cour centrale du campus. Emil, marchant devant Etrika, s’arrête brusquement et tombe presque à la renverse quand elle le bouscule.

Ow!

Ah, je te demande pardon, Ahlrik-Svan!

Ça va, ça va, marmonne-t-elle en réajustant sa robe. Qu’est-ce qui te prend?

Cette personne, pointe-t-iel d’un doigt, ses accompagnateurs se tournant vers le monument au centre de la cour.

Une statue de bronze immense, dont la pointe doit presque atteindre la hauteur du sol du bureau qu’ils ont quitté il y a une dizaines de minutes. Elle représente un sylvite fier, jambes-racines fermement amarrées à des rochers taillés bariolés de caractères d’imprimerie. Engoncé dans un large manteau au drapé détaillé, débordant avec élégance du socle, il tient dans sa main gauche une longue-vue, et dans la droite un tome aussi large que son tronc. Son visage, penché sur le livre, irradie la concentration.

La statue est couverte de vert-de-gris; mais par un traitement subtil des surfaces, la substance laisse en paix la lanterne, le visage, le livre et d’autres recoins, créant l’illusion originale que la lanterne éclaire bel et bien la scène.

Le Sage?

Emil jette un œil à Etrika avant de revenir à la statue, un sourcil levé.

C’est une statue du dieu… érudit? Je pensais Il ressemblait… autrement. Les autres sont très différents aussi, je devine?

L’apparence des Vertus est malléable, commente Oskobel avec pédagogie. Tu as grandi avec certaines de Leurs images, et tu en verras d’autres, mais aucune n’est fausse.

Etrika ressent un élan de pitié envers Emil. Même les Huit sont exclusivement uumains chez lui. Tu parles d’un trou perdu.

Leur marche reprend, dirigée par les lourds pas d’Oskobel. Bientôt, tous trois pénètrent dans un groupement de bâtiments plus petits, sans étages. Le segment administratif, où l’on s’occupe des autorisations de sortie, de la gestion des clubs étudiants, des inscriptions.

Etrika ne participe qu’aux sorties obligatoires, et n’a jamais daigné essayer un seul club. Pas son truc.

Tournant vers l’aile est, leur chemin croise celui de quelques autres membres du personnel universitaire, qu’Oskobel prend le temps de saluer sans pour autant s’égarer en petite conversations.

Emil aborde discrètement Etrika durant l’une de ces pauses, le professeur écoutant avec patience les plans de vacances d’un secrétaire.

Etri- Ahlrik? Tu crois le médecin pourra…?

Iel est pensif.

Pourra quoi?

Enlever mes changements.

Elle… ne sait pas si elle doit être honnête avec ellui. L’opération n’est pas impossible, et estimer les chances de réussite est au-delà de ses compétences; mais elles ne doivent pas être très loin du nombre qui lui vient à l’esprit. Un nombre à un seul chiffre, très facile à écrire.

Je ne sais pas. Ça prendra du temps, en tout cas.

Son œil valide reste rivé au sol.

J’espère j’ai assez du temps.


On toque à la porte de l’infirmerie. Gideo, en train de tourner une page de son journal, le replie un peu trop vite et manque de renverser la tasse de thé brûlant au coin de son bureau. Fichtre, c’est pas passé loin.

S’il ne l’avait pas redressée juste à temps, tout son stock de papier à prescription aurait été à jeter. Il grommelle; qui s’est blessé à une heure pareille, et de surcroît en pleine période de révisions? Un pauvre gosse s’est coupé en tournant les pages d’un cahier, ou quoi?

Entrez! hèle-t-il froidement.

Gideo aperçoit d’abord la silhouette familière du professeur, puis une gamine de deuxième année. Qui est-ce déjà? Elle ressemble comme deux gouttes d’eau à- Ah oui, la jumelle Walbravir! Il est sur le point de demander ce qu’elle a réussi à se faire quand Emil entre, et bouscule ses assomptions. Un nouvel élève? Un apprenti?

Qu’est-ce qui vous amène?

Mon cher Gideo, lui répond le professeur avec un ton grave, je vais devoir vous demander une faveur peu conventionnelle.

Il réajuste sa chemise puis croise les bras, un visage dubitatif tourné vers chacun de ses invités.

C’est-à-dire…?

Cette jeune personne ne fait pas partie du corps étudiant, ou du moins pas encore, clarifie-t-il en toisant Emil du regard. Iel a besoin d’un bilan complet.

Gideo se lève, soupire et sourit quelque peu. Il retrousse le blanc de ses manches pour révéler le noir de ses bras, et enfiler une paire de gants propres. Vérifiant que les cheveux de deux de ses têtes sont bien épinglés, il poursuit de la troisième en levant un sourcil.

“Mais”? Je sens venir un “mais”.

Je vous saurai gré de ne pas conserver de copie.

L’infirmier xalaim est plus que surpris. Ce vieux machin d’Oskobel, lui demander de garder un secret? L’Oskobel qui exigerait sans hésiter une trace écrite pour un emprunt de crayon?

…C’est quoi cette histoire? lui lance-t-il de ses têtes latérales, celle du milieu braquée sur un Emil apeuré. Vous n’allez pas m’attirer des ennuis avec cellui-là, j’espère?

Etrika s’apprête à lui répondre, mais se fait devancer par le professeur:

Nullement. À terme, j’espère même qu’iel pourra rejoindre les rangs de cet établissement. Seulement, sa situation légale est inhabituelle, et requiert certaines précautions.

Les regards de Gideo convergent vers Emil. Un sans-papier avec des casseroles aux fesses. Il soupire intérieurement; peut-être était-ce inévitable de la part d’Oskobel, à force de recevoir des élèves de l’autre bout du monde. On ne peut pas accueillir toute la misère du monde, pourtant.

Mais bon. Une fois qu’elle est là, il n’est plus vraiment question de lui tourner le dos.

Mouais. Tant que tout ça reste entre nous.

Bien évidemment.

Gideo s’éclaircit une gorge, empoigne un stéthoscope, et reboutonne ses cols; puis se dirige vers un rideau blanc au fond de la pièce, tissé d’un carré bleu. Le repoussant, il révèle partiellement une pièce environ deux fois plus grande que le bureau, où Emil et Etrika peuvent observer des lits de camp simples et une armée d’armoires, toutes aux portes vitrées. À l’intérieur: des instruments, des flacons, des boîtes à n’en plus finir.

Un bras gardant le rideau écarté, il tourne deux têtes vers Emil:

Par ici, s’il te plaît.


Vous ne pouvez vraiment rien faire de plus pour ellui?

Je crains que non. Et le faire examiner par Gideo de la sorte est déjà suffisamment contraire au règlement.

Etrika a du mal à accepter l’impuissance du professeur.

Mais iel n’a nulle part où aller!

Mlle Ahlrik, réaffirme Oskobel en haussant le ton, je suis enseignant, chercheur et conférencier, pas diplomate. J’ose croire que vous ne m’avez pas impliqué dans cette affaire sans être prête à prendre vos propres responsabilités.

Elle encaisse difficilement le reproche. Les mots qu’on lui jette sont peut-être durs, mais ils n’en sont pas moins vrais.

Pardon, professeur.

Estimez-vous satisfaite que je consente à aider cette jeune personne à contourner les autorités.

C’est en effet déjà une chance de- hein? Qu’a-t-il dit?

Contourner…? Je croyais qu’iel voulait rendre ce qu’iel sait public?

Les branches d’Oskobel, jusque-là rigides de souci, se déplient devant la confusion d’Etrika.

Iel ne vous a pas tout dit?

Pas… pas vraiment.

Le visage du professeur se rembrunit, tandis qu’il s’assoit du mieux qu’il peut sur l’un des sièges devant le bureau de Gideo. Qu’ils peuvent entendre intimer à Emil d’arrêter de bouger et respirer lentement pendant qu’il l’examine.

Cet Emil, reprend-il à voix basse, m’a raconté en détail les conditions dans lesquelles les siens vivent. Des communautés isolées, activement traquées, et dont le nombre diminue toujours. Iel affirme que la magie est inopérante dans les terres désolées où iel a grandi.

Inopérante…?

C’est impossible. Ça voudrait dire…

…Ce genre d’armes existe vraiment?!

Ni elle ni Oskobel ne voudraient y croire, mais le regard soucieux du sylvite, menton reposé sur ses doigts croisés, ne laisse pas de place au doute. Etrika s’assoit sur l’autre siège, sans parvenir à cesser de trembler.

La théorie ne date pas d’hier. Mais la pratique date peut-être d’aujourd’hui. Les sortilèges militaires qu’on emploie depuis des décennies sont déjà bien assez odieux, et je ne jugerais pas le développement d’une horreur pareille au-delà des compétences d’états comme Amotet ou Saulesud.

C’est là… dont je pensais qu’iel venait.

Bien qu’iel ait refusé de donner des noms, c’est ce que je pense aussi. Les communautés indigènes monosophontes sont aujourd’hui rarissimes, et il n’y à ma connaissance qu’une région du monde où on cherche encore à les exterminer.

Etrika se sent flottante, entre deux états de conscience surréalistes. Elle n’a pas le détachement qu’Oskobel a acquis avec sa profession et entretenu avec l’âge.

Iel m’a dit posséder des documents écrits qui relient le tout à des figures haut placées, avec assez d’influence pour étouffer toute l’affaire s’iel passe par les canaux officiels. Tout ceci est grave, Etrika.

La guerre, jusqu’à présent, lui semblait une sorte d’objet distant, qui n’arrive qu’aux autres. Un malheur occulté par la distance, qu’on ne peut empêcher, mais qui en retour reste trop loin pour vous toucher. Un sujet d’information, de conversation, d’histoire, que l’on peut manipuler sans risques pour soi-même.

L’idée d’une arme anathème dans les mains d’un empire ivre de pouvoir vient d’abolir subitement cette distance en elle. Son esprit peint Cascade en blanc, un blanc final. Tout ce qu’elle a connu, disparu sans laisser de traces.

Mlle Ahlrik?

Son cerveau saute l’étape de la crise d’angoisse, obéissant à un impératif vital de tout taire, et sa vision se brouille. Une plongée incontrôlée, loin de ses pensées, de l’acte même de pensée, dans des eaux noires.


Emil, pendant ce temps, essaie autant que possible de ne pas s’effondrer depuis qu’iel s’est déshabillé. Les yeux inquisiteurs de Gideo observent chaque recoin, chaque détail sous tous les angles. Dans un carnet, il recense avec minutie tout ce qu’iel a presque réussi à cacher jusqu’à maintenant.

Ce n’est pas moi qu’il regarde.

C’est un déguisement.

Je suis en train de rêver.

C’est une illusion.

Ceci n’est pas mon corps.

Ohé.

Si seulement ce médecin arrêtait de le déconcentrer.

Il va falloir que tu coopères un peu, mon pote. Si tu continues à jouer au taiseux et que je rate quoi que ce soit, j’aurai l’air fin.

Tu veux bien faire cet effort-là?

Emil rouvre brièvement l’oeil. L’infirmier xalaim a relevé ses trois têtes vers ellui, tenant une petite baguette à bout rond dans sa main droite. De l’autre, il tient la jambe gauche d’Emil.

Ces mains ont le bon nombre de doigts. La bonne couleur. Mais pas de griffes tranchantes. Paradoxalement, c’est l’absence de ce danger et leur douceur professionnelle qui les rend étrangères, déconcertantes. Menaçantes.

Je vais te donner des petits chocs. Dis-moi si ça fait mal, ou si c’est difficile à sentir. Compris?

Je comprends, répond Emil d’une voix penaude.

Alors on y va.

Mais avant qu’il lève seulement le petit outil, le professeur Oskobel écarte violemment le rideau. Gideo tourne la tête droite dans sa direction. Son ton, même plat, suinte l’urgence.

Mlle Ahlrik s’est évanouie.

Etrika?! lance Emil en se levant.

Gideo se redresse deux fois plus vite, et freine son élan d’un seul index sur sa poitrine. Simultanément, il jette une paire de regards irrités à son patient et demande des détails au professeur.

Toi, tu restes ici.

Elle respire? Elle a des convulsions?

Son souffle est court et elle tremble.

Alors que le sylvite s’écarte du chemin, Gideo se précipite dans la pièce voisine, fourrant l’outil qu’il réservait à Emil dans une poche. Malgré ses ordres, cellui-ci accourt dans les secondes qui suivent, toujours en caleçon.

Ses mains gauches appuyés contre le rideau, Emil voit l’infirmier et le professeur penchés sur Etrika, qui lui tourne le dos. Elle respire bruyamment, comme si il lui fallait l’air du monde entier pour s’accrocher à la vie.

Gideo prend son pouls, avant de renfiler son stéthoscope, écoutant rapidement une série de signes vitaux.

Choc nerveux généralisé. Impressionnant, mais pas réellement dangereux, dieux merci.

Continuez à la rassurer; je vais chercher ce qu’il lui faut.

Se retournant vers la salle d’examen, il fronce six sourcils et écarte Emil sans ménagements.

Je t’avais dit de ne pas bouger, espèce d’idiot!

Il approche à pas pressés une armoire, tirant d’une poche un jeu de petites clés étiquetées. Une fois le meuble déverrouillé, il localise sans perdre de temps le tiroir qu’il recherche, et en sort deux billes jaune clair à la texture cireuse.

C’est quoi?

Sans répondre à Emil, Gideo s’approche d’un évier et place l’une des billes dans une seringue, la chargeant à l’arrière tel un minuscule boulet de canon. Pressant un bouton de concert avec le piston, le tube de verre commence à se remplir d’une substance opaque tourbillonnante, rebelle à la gravité, qui finit par se stabiliser en un liquide translucide à la même teinte jaune que la bille, désormais volatilisée.

C’est quoi?! insiste Emil en attrapant le bras de l’infirmier.

JUSTE UN CALMANT!

T’en veux une dose, peut-être? Non? Alors lâche-moi!

Emil déglutit; il ne plaisante pas. Sans le lâcher du regard, iel retire lentement sa main droite supérieure. Ils se regardent en chiens de faïence quelques moments encore, avant que Gideo lui tourne le dos et s’agenouille au-dessus d’Etrika à nouveau.

Avec l’aide d’Oskobel, qui garde une main sur l’épaule de la jeune fille, Gideo remonte une manche de sa robe; puis tâtonne à la recherche d’une veine adéquate, et y insère l’aiguille. La substance se répand vite dans le système sanguin d’Etrika.

La seringue toujours plantée dans la chair de son coude, le xalaim remonte le piston avec un léger clic, et charge la deuxième dose de médicament. Empli d’inquiétude, Emil ne parvient pas à détacher son regard du visage d’Etrika.

Pâle comme si elle avait vu un fantôme. Les pupilles indécises, possédées par des images au-delà de sa compréhension. La bouche entrouverte, canal tantôt d’inspirations sifflantes, tantôt de gémissements lointains.

Une maigre minute plus tard, ses yeux se ferment, et ses tremblements s’estompent. L’inconscience véritable, reposante, la prend dans ses bras.


Depuis que le professeur et l’infirmier l’ont déplacée sur un lit, Emil refuse de quitter son chevet. Gideo a pu mener son bilan sans autre souci, mais l’obéissance d’Emil a eu pour prix son regard, rivé sur Etrika.

C’est sa faute. C’est encore sa faute si elle est dans cet état. Iel n’a rien à faire ici. Voilà ce qui va arriver à ceux dont iel s’approche, s’iel continue de la sorte. Seule sa mission compte, et le reste ne peut qu’être effleuré. Ne doit pas être touché.

Perdu dans ses pensées sombres, iel n’accorde pas vraiment attention au compte-rendu médical de Gideo. Il a fallu lui rappeler de se rhabiller, ou iel serait sans doute resté planté là, à moitié nu. Le xalaim l’a prié avec insistance de l’attendre dans le bureau, mais Oskobel s’est rangé du côté de l’étranger. Iel a le droit de savoir ce qui l’affecte sans détours.

Et, s’est également dit le professeur, le pauvre a bien le droit de démontrer son attention pour l’étudiante.

Première fois de ma vie que j’examine un gosse aussi… je vais pas mâcher mes mots: aussi déformé, siffle Gideo.

Mais au moins, tout est fonctionnel. Sauf les yeux droits, ajoute-t-il en désignant Emil avec son stylo. Pour ce que j’en pense, il y a de bonnes chances qu’ils soient pleinement formés, mais les paupières sont collées à la chair.

La térasthésie pourrait les foutre en l’air encore plus. Faudra le faire passer sous le bistouri s’iel veut s’en servir un jour.

Oskobel reste silencieux, une de ses grandes mains aux doigts fins portée au menton. Il connaît bien du monde, à toutes sortes d’échelons sociaux; mais pas de chirurgien.

J’effectuerai des recherches. Poursuivez, je vous prie.

Gideo s’éclaircit les gorges.

Bonne nouvelle: les zones cutanées assombries ne sont pas des tumeurs. Juste décolorées et dé-texturées.

Les pattes et les bras marchent bien. Réponses nerveuses normales, mouvement souple. L’asymétrie à part, son squelette tient la route. Même le pectoral inférieur droit est correctement développé.

Il tend au professeur une paire de fantôgraphies en petit format, remplissant à peine sa large paume. Oskobel observe Emil, puis les images, puis encore Emil.

Et sa santé générale?

Mentalement, tout baigne, on dirait. J’ai aucune expertise en neurologie, mais j’ai rien vu de véritablement anormal. Pas de syndrome de dispersion ou d’autre saloperie du genre.

Une sacrée chance, quand on voit le reste, commente-t-il de deux voix plus basses.

S’ensuit une longue pause, pendant laquelle le xalaim et le sylvite observent quelques moments les étudiants s’attrouper dehors, devant les portes de la salle à manger universitaire. Midi n’as pas encore sonné.

J’ai des maladies?

Se retournant prestement, ils constatent qu’Emil a levé son œil valide vers eux, avec une anxiété visible. Difficile de savoir quelle part s’attache à sa question, et quelle part s’accroche à la situation d’Etrika.

Vous êtes un médecin. Les médecins disent toujours les maladies en fin, comme si les bonnes choses les enlève. Cela est énervant.

Hé, si tu-

Main d’Oskobel sur son épaule gauche. Assez de douleur, mon ami. Gideo grimace, mais obéit, reprenant son ton détaché en gardant ses têtes latérales tournées vers Emil.

…Non, t’es pas malade. Zéro infections.

Mais tes organes internes, c’est une autre histoire. Systèmes respiratoires, digestifs, circulatoires, presque rien n’a bougé. Ils ont choisi le moindre effort.

Son patient lève un sourcil inquiet, confus.

Cela est pas bien?

Réponds-moi d’abord. Tu te fatigues vite, je me trompe?

Plus vite qu’avant tes altérations? Et tu manges plus, ou a plus faim?

Emil, la bouche jusque-là entrouverte d’incompréhension, la ferme et baisse à nouveau le regard vers Etrika.

Je… oui.

Gideo soupire. Pas bon signe.

Tu m’étonnes, explique-t-il en levant sa tête centrale de ses notes. Tu peux donner un paquet de nouveaux membres à un cerveau, et il s’adaptera; un métabolisme, c’est différent.

Avec une térasthésie contrôlée, il aurait suivi la danse, et tout ce qu’il te faudrait, c’est un petit-déjeuner plus conséquent.

Mais là, je te cache pas, j’ai peur pour ton coeur.

Emil met un moment à calmer ses nerfs, qui lui paraissent fondre à l’effet de la nouvelle. C’était un risque. Tout était risqué en venant ici.

Iel déglutit, et pose la question à ne pas poser.

J’ai combien du temps?

En l’état?

C’est seulement une estimation, mais… sans intervention, tu feras peut-être tes 50 ans, mais pas beaucoup plus. Et c’est sous réserve d’un train de vie paisible.

Cette fois-ci, Emil prend le temps de convertir le nombre en cycles. Et frémit. Plus de la moitié de sa vie est déjà derrière ellui.

Ma présence ici est un exploit. Ce n’en est que le coût.

Est-ce guérissable? s’enquérit Oskobel, soucieux.

Oh, sans doute. Envoyez-le à une loge Xalar, et ils sauront lui remettre l’organisme d’aplomb. Et peut-être corriger le coup du cinquième bras.

—̀À voir s’iel veut pousser jusqu’à trois paires, ou se satisfaire de deux, conclue-t-il en haussant les épaules.

L’intéressé n’exprime pas de préférence. Son attention s’est retournée vers Etrika, l’expression aussi grave qu’avant.

…Laissons-les un moment, Gideo, murmure le professeur.


Ce n’est pas la première fois qu’Etrika est anesthésiée; mais c’est la première fois qu’elle erre dans une nuit aussi complète, aussi calme. Ici, les sens fragiles et les émotions délétères sont abolis. Pendant une courte éternité, son esprit suspend son agitation perpétuelle, et elle connaît la paix.

La conscience lui revient d’abord par l’ouïe, étouffée comme au fond d’un fleuve. Tout y est bas et mélangé, sauf les cloches. Elle les compteraient bien pour savoir combien de temps elle a dormi, mais cette partie-là d’elle-même ronfle encore.

Son toucher baille. Quelque chose… non, quelqu’un lui tient la main? Qui est-ce?

Au prix d’un effort monstre, elle ouvre les yeux sur un monde encore flou; plein de jaune, de gris et d’orange. Il se fait tard. Elle tourne la tête, et voit une brume en forme d’Emil penchée sur elle, en chemise. Mais… pourquoi ses cheveux sont noirs, maintenant…?

Etrika?

Elle essaie de prononcer son nom; mais le “E” sort si difficilement qu’il s’est transformé en “U” en chemin. Le reste des phonèmes retombe dans sa gorge, sèche comme un désert.

Etrika, tu m’entends? demande Kenna.

Ses yeux sont maintenant ouverts à moitié. Son frère rapproche son visage, et elle finit par le reconnaître aux lunettes. Elle a besoin des siennes.

Vois… pas bien… donne, te plaît…?

Tout de suite. Ne bouge pas.

La brume uumaine s’éloigne d’elle un moment, pendant lequel le reste de ses sens redémarre. Elle est à l’infirmerie, et les étoiles se couchent. Elle ressent ses muscles comme du métal fondu, leur refroidissement à l’état solide d’une lenteur exaspérante. Elle parvient à s’appuyer sur un coude, seulement pour le sentir se dérober subitement sous elle.

Ah-!

Elle s’est cognée le bras sur l’armature du lit.

Bons dieux, ne bouge pas tout de suite! L’infirmier t’a injectée de quoi faire dormir un aigle impérial, s’exclame-t-il en accourant avec ses lunettes.

Etrika tend un bras pour s’en emparer, mais son frère le repousse. Il tient à les nettoyer avant de les lui donner. Une fois un coup de chiffon passé sur des carreaux reconnaissants, il les pose sur le nez de sa sœur, et le monde flou redevient clair.

Peux… avoir de l’eau? parvient-elle à demander en passant une main lourde comme une enclume dans ses cheveux.

Kenna l’aide à passer en position assise, et lui ramène vite un verre d’eau fraîche. Gideo, alerté par le heurt métallique, passe deux têtes à travers l’ouverture de salle de traitement.

Tout va bien? Évitez de bouger, Mlle Ahlrik.

C’est bon… pas mal, ment-elle avant de boire deux gorgées.

Gideo voudrait bien rester auprès d’elle tout le long de son réveil, mais il a d’autres chats à fouetter. Kenna le rassure d’un regard et d’un hochement de tête. Il peut s’occuper d’elle lui-même.

Gideo disparaît dans son bureau. Etrika vide son verre, puis adresse Kenna d’une voix grave, tremblante:

Emil… où est Emil?

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Grincement
TO BE CONTINUED